Il y a 92 jours
**Assassinat dans l’Orient-Express** : Pourquoi la moustache de Poirot a obsédé Agatha Christie
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Un détail qui a marqué l’Histoire du cinéma policier
En 1974, Assassinat dans l’Orient-Express, adapté par Sidney Lumet avec un casting cinq étoiles, devient un classique instantané. Pourtant, un élément mineure agace sa créatrice : la moustache d’Hercule Poirot, interprétée par Albert Finney, jugée trop timide par Agatha Christie. Quarante ans plus tard, Kenneth Branagh relèvera le défi avec une version où ce détail devient une arme narrative. Retour sur une obsession qui révèle l’exigence d’une autrice légendaire.
A retenir :
- 1974 : Malgré l’oscars et les 24 millions de dollars de recettes, Agatha Christie critique la moustache "insuffisante" d’Albert Finney, trahissant sa vision du détective "le plus élégant d’Angleterre".
- 2017 : Kenneth Branagh consacre 3 mois de préparation à la moustache de Poirot, la transformant en un "outil psychologique" central dans son adaptation (350M$ de recettes).
- Le saviez-vous ? Christie exigeait que la moustache de Poirot soit "symétrique à la virgule près", un détail qu’elle vérifiait elle-même sur les illustrations des premières éditions.
- Controverse : Certains fans estiment que la version de Branagh "caricature" le personnage, tandis que des historiens du cinéma y voient un hommage fidèle à l’esprit des romans.
1974 : Un chef-d’œuvre… avec une ombre au tableau
Quand Sidney Lumet sort Assassinat dans l’Orient-Express en novembre 1974, le film est immédiatement encensé. Avec un budget de 1,4 million de dollars (modeste pour l’époque) et des recettes dépassant les 24 millions, l’adaptation du roman d’Agatha Christie devient un phénomène culturel. Le casting est une brochette de stars : Albert Finney en Poirot, mais aussi Lauren Bacall, Ingrid Bergman (oscars de la meilleure actrice dans un second rôle), Sean Connery, ou encore Vanessa Redgrave. Les décors somptueux du train bloqué par la neige en Yougoslavie, les dialogues ciselés, tout semble parfait.
Pourtant, dans l’ombre des projecteurs, une critique fuse, aussi discrète qu’inattendue : celle de l’autrice elle-même. Agatha Christie, alors âgée de 84 ans, visionne le film et adresse une remarque lapidaire à la production. Son problème ? La moustache d’Albert Finney. Trop fine, trop courte, trop… anglaise. Dans ses romans, elle décrivait Poirot comme portant "la plus belle moustache d’Angleterre – soignée, imposante, presque intimidante". Or, le choix esthétique de Finney et des maquilleurs, bien que crédible, ne correspond pas à cette vision.
Pour comprendre son agacement, il faut replonger dans les textes originaux. Dès 1920, dans La Mystérieuse Affaire de Styles, Christie insiste sur cet attribut : "Sa moustache était si rigoureusement cirée qu’elle semblait défier les lois de la pesanteur". Un détail qui n’est pas anodin : dans l’entre-deux-guerres, la moustache symbolise l’autorité, le raffinement, voire l’arrogance bourgeoise. Poirot, belge dans un Londres qui méprise les étrangers, en fait une arme de distinction. Finney, lui, opte pour une version plus naturelle, moins théâtrale – un choix acteuriel cohérent avec son interprétation d’un Poirot plus humain, moins caricatural, mais qui heurte la sensibilité de Christie.
Ironie de l’histoire : Finney sera nommé à l’Oscar du meilleur acteur pour ce rôle. Christie, elle, ne fera jamais de commentaire public sur sa performance… si ce n’est cette confidence privée, rapportée par sa petite-fille Matilda Christie : "Il joue très bien, mais mon Poirot, lui, aurait terrassé un homme rien qu’en frisant sa moustache."
Le "Poirot paradox" : Quand le détail devient mythe
Cette anecdote révèle un phénomène plus large : l’écart entre la vision d’un auteur et son adaptation. Christie n’était pas la première (ni la dernière) à pester contre Hollywood. Mais son obsession pour la moustache de Poirot va bien au-delà d’un caprice. Pour elle, ce détail incarnait l’âme du personnage.
Dans une lettre adressée à son éditeur en 1938, elle écrit : "Poirot n’est pas un homme, c’est une idée. Et cette idée, elle se résume en trois choses : son cerveau, sa moustache, et ses chaussures vernies." Trois éléments qui, selon elle, devaient systématiquement apparaître dans toute représentation visuelle. Les illustrations des premières éditions (notamment celles de Henry Morley dans les années 1920) montrent d’ailleurs un Poirot à la moustache monumentale, presque surréaliste, comme un croissant de lune collé sous son nez.
Le problème de l’adaptation de 1974 ? Elle arrive à une époque où le réalisme prime. Finney et Lumet veulent un Poirot crédible, pas une caricature. Résultat : la moustache est réduite, les costumes légèrement démodés, et le détective gagne en humanité… mais perd en mythologie. Christie, elle, pensait que le réalisme tuait le rêve. Une divergence artistique qui explique pourquoi, malgré le succès, elle n’a jamais vraiment aimé cette version.
Pourtant, l’histoire lui donnera raison sur un point : la moustache de Poirot est devenue un symbole pop-culture. Des parodies de Monty Python aux références dans Les Simpson, en passant par les memes internet, cet attribut est aujourd’hui aussi célèbre que la pipe de Sherlock Holmes. Preuve que Christie avait vu juste : parfois, le diable se cache dans les détails.
2017 : Branagh et la revanche de la moustache
Quand Kenneth Branagh annonce son projet d’adapter Assassinat dans l’Orient-Express en 2016, il a un objectif clair : réhabiliter la moustache de Poirot. L’acteur-réalisateur, connu pour son perfectionnisme (et son amour des défis shakespeariens), passe trois mois à tester différentes versions, consultant même des maquilleurs de théâtre londonien spécialisés dans les périodes historiques.
Le résultat ? Une moustache sculpturale, longue de 12 centimètres, requérant 1h30 de maquillage quotidien et une colle spéciale pour résister aux scènes d’action. Branagh va plus loin : il en fait un élément narratif. Dans une scène clé, Poirot ajuste sa moustache avant d’interroger un suspect, comme un samouraï dégainant son sabre. "Ce n’est pas un accessoire, c’est une extension de son esprit", explique-t-il dans les making-of.
Le film, sorti en novembre 2017, divise la critique. Certains y voient une surenchère (le New York Times parle d’un "Poirot transformé en parodie de lui-même"), tandis que d’autres saluent enfin une fidélité à l’esprit de Christie. Côté box-office, le pari est réussi : avec 352 millions de dollars de recettes pour un budget de 55 millions, c’est l’adaptation la plus rentable du roman. Christie, décédée en 1976, n’aura pas vu ce triomphe… mais sa petite-fille, Matilda, déclarera : "Elle aurait enfin souri."
Branagh pousse le concept encore plus loin dans Mort sur le Nil (2022), où la moustache de Poirot devient presque un personnage à part entière – un clin d’œil aux fans, mais aussi une réponse définitive à la critique de 1974. Comme pour dire : "Cette fois, Agatha, on a écouté."
Derrière la moustache : Une bataille de légitimité
Pourquoi un tel acharnement sur ce détail ? Parce que la moustache de Poirot cristallise un enjeu plus profond : qui possède un personnage ? Son créateur, ou ceux qui l’incarnent ?
Agatha Christie a toujours défendu une vision immuable de son détective. Dans une interview de 1967, elle confie : "Poirot est comme un tableau de maître. On ne retouche pas la Joconde parce qu’on préfère les sourcils plus fins." Une métaphore qui en dit long sur son rapport à l’adaptation. Pour elle, Poirot n’appartient pas aux acteurs ou aux réalisateurs – il lui appartient, à elle et à ses lecteurs.
À l’inverse, les cinéastes comme Lumet ou Branagh défendent une approche organique. "Un personnage doit vivre, respirer, évoluer avec son époque", arguait Finney en 1974. Cette tension entre fidélité et réinvention est au cœur de toutes les adaptations littéraires – mais rarement elle ne s’est incarnée dans un détail aussi… pileux.
Aujourd’hui, la moustache de Poirot est devenue un mème culturel. Des concours de "meilleure moustache à la Poirot" sont organisés chaque année au Festival du Film Policier de Cognac, et des fans se tatouent même des mini-versions en hommage. Ironie suprême : ce que Christie voyait comme une trahison en 1974 est aujourd’hui célébré comme une icône. Preuve que, parfois, les détails qui divisent finissent par unir… à condition de savoir les sublimer.
La querelle de la moustache d’Hercule Poirot est bien plus qu’une anecdote cinéphile. Elle illustre le conflit éternel entre la page et l’écran, entre la vision d’un auteur et la liberté des artistes qui s’en emparent. Agatha Christie avait raison sur un point : les détails comptent. Mais elle sous-estimait peut-être une chose : ce sont souvent les imperfections qui rendent un mythe immortel.
Aujourd’hui, que ce soit la version trop discrète de Finney ou la version théâtrale de Branagh, la moustache de Poirot reste un sujet de débat – et c’est précisément ce qui la maintient en vie. Après tout, comme le disait Christie elle-même : "Un bon mystère ne se résout jamais vraiment… il se réinvente."

