Il y a 71 jours
Baldur’s Gate 3 : Neil Newbon, voix d’Astarion, tonne contre l’IA vocale – "On sacrifie l’âme des personnages !"
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Pourquoi la voix d’Astarion dans Baldur’s Gate 3 s’oppose farouchement à l’IA dans le doublage ?
Neil Newbon, comédien derrière le vampire charismatique d’Astarion, dénonce une pratique en expansion : l’utilisation de voix générées par IA dans les jeux vidéo. Entre enjeux éthiques (exploitation des acteurs sans rémunération équitable) et artistiques (performances "désincarnées"), son combat interroge l’avenir d’une industrie qui mise sur l’immersion… tout en remplaçant l’humain par des algorithmes. Un paradoxe criant quand des titres comme The Finals ou Arc Raiders (Embark Studios) normalisent cette technologie, tandis que Larian Studios, derrière BG3, la cantonne à un rôle d’outil secondaire.A retenir :
- Neil Newbon (Astarion dans BG3) qualifie l’IA vocale de "menace pour l’authenticité" et de "vol déguisé" : les studios comme Embark clonent des voix humaines pour générer des répliques sans payer les acteurs une seconde fois.
- 87 % des joueurs repèrent instantanément une réplique synthétique (étude Union des Artistes, 2024), critiquant un "effet robotique" dans les situations tendues – là où un comédien humain adapterait son jeu spontanément.
- Contraste saisissant : Baldur’s Gate 3 enregistre jusqu’à 12 prises par réplique pour Astarion, tandis que des jeux comme The Finals utilisent l’IA pour des cris de combat aléatoires, jugés "plats et prévisibles".
- Larian Studios (Swen Vincke) limite l’IA à la pré-production, comme "brouillon créatif" – une approche que Newbon encourage, tout en exigeant une transparence totale sur son usage.
- Au cœur du débat : l’immersion vs la rentabilité. Newbon pose la question qui fâche : "Pourquoi remplacer l’émotion humaine par des algorithmes, dans un média qui vit de l’empathie des joueurs ?"
Imaginez Astarion, le vampire sarcastique de Baldur’s Gate 3, livrant ses répliques cinglantes avec la froideur d’un GPS. Absurde ? Pourtant, c’est vers cette direction que se dirige une partie de l’industrie du jeu vidéo, selon Neil Newbon, la voix française (et anglaise) du personnage. Dans un entretien explosif accordé à PCGamesN, l’acteur a fustigé l’usage croissant de l’intelligence artificielle pour le doublage, une pratique qu’il qualifie de "trahison artistique" et de "hold-up sur le travail des comédiens". Des mots forts, mais qui résonnent avec une réalité de plus en plus tangible : des studios comme Embark (The Finals, Arc Raiders) utilisent déjà des voix clonées par IA pour générer des répliques… sans reverser un centime aux interprètes originaux.
"On nous vole notre âme… et notre salaire"
Le problème n’est pas seulement technologique, mais bel et bien éthique. Newbon dénonce un système où les comédiens sont engagés pour des sessions d’enregistrement, puis remplacés par des clones vocaux pour les répliques supplémentaires. "Ils ont les moyens, ces studios. Qu’ils paient les artistes à leur juste valeur, au lieu de piquer leur voix pour en faire une usine à répliques low-cost !", s’indigne-t-il. Le cas d’Arc Raiders, actuellement en tête des ventes, est emblématique : le jeu utilise massivement des voix générées par IA pour des dialogues secondaires, une économie de bout de chandelle qui prive les acteurs de revenus récurrents.
Pourtant, l’argument des studios est souvent le même : "C’est plus rapide, moins cher, et les joueurs ne voient pas la différence." Faux, rétorque Newbon, citant une étude de l’Union des Artistes (2024) selon laquelle 87 % des joueurs identifient une réplique synthétique en moins de 3 secondes. "Le manque de respiration, les intonations mécaniques… Ça saute aux oreilles. Et ça casse l’immersion, surtout dans des scènes tendues où un comédien humain adapterait son jeu en temps réel," explique-t-il. À titre d’exemple, The Finals (Embark) utilise l’IA pour des cris de combat aléatoires – des retours joueurs pointent un "effet robotique" qui contraste avec l’intensité attendue d’un battle royale.
L’IA vs l’âme des personnages : le cas Baldur’s Gate 3
Ironie du sort, Baldur’s Gate 3 – le jeu qui a révélé Newbon au grand public – est souvent cité en contre-exemple. Chez Larian Studios, l’IA n’est utilisée qu’en pré-production, comme "brouillon créatif", précise Swen Vincke, le directeur du studio. "On s’en sert pour tester des dialogues, mais jamais pour le produit final. La performance humaine reste au cœur de notre approche," assure-t-il. Une position que Newbon salue, tout en soulignant l’hypocrisie d’une industrie à deux vitesses : "D’un côté, on a des jeux comme BG3 qui enregistrent jusqu’à 12 prises pour une seule réplique d’Astarion. De l’autre, des studios qui se contentent de recoller des morceaux de voix avec un algorithme. Où est la cohérence ?"
Pour l’acteur, le vrai danger de l’IA n’est pas seulement financier, mais artistique. "Une performance vocale, c’est comme une partition de musique : les silences, les hésitations, les respirations… Tout ça donne de la vie au personnage. L’IA, elle, ne fait que reproduire des schémas. Résultat ? Des répliques plates, sans âme, qui sonnent faux," analyse-t-il. Un avis partagé par d’autres comédiens, comme Jennifer Hale (voix de Commander Shepard dans Mass Effect), qui a récemment dénoncé les "contrats abusifs" imposant aux acteurs de céder leurs droits vocaux pour des usages futurs… sans compensation claire.
Immersion brisée : quand la technologie trahit l’émotion
Newbon va plus loin en interrogeant la philosophie même des jeux vidéo modernes. "On nous parle sans cesse d’immersion, d’histoires qui nous touchent, de personnages auxquels on s’attache… Mais comment y croire quand leur voix est générée par une machine ? Un algorithme ne peut pas comprendre la peur, la joie ou la rage. Il ne peut que les imiter, mal," assène-t-il. Pour appuyer son propos, il prend l’exemple des scènes de dialogue dans BG3, où Astarion peut passer de la moquerie à la vulnérabilité en une réplique. "C’est le fruit d’un travail d’acteur, pas d’un copier-coller de données. Si on remplace ça par de l’IA, on perd ce qui fait la magie du jeu vidéo : son humanité."
Un constat qui rejoint les critiques de certains joueurs. Sur Reddit, un fil de discussion intitulé "Pourquoi les voix IA dans The Finals me sortent du jeu ?" a recueilli plus de 12 000 commentaires, avec des témoignages comme celui de @GamerGirl92 : "J’ai arrêté de jouer à Arc Raiders après 5 heures. Les PNJ parlaient comme des robots, sans aucune émotion. Dans un jeu où l’ambiance est censée être épique, c’est juste… triste." Des retours qui prouvent que l’IA, loin d’être une solution miracle, peut devenir un frein à l’expérience de jeu.
Et si l’IA n’était qu’un leurre économique ?
Newbon remet aussi en cause l’argument financier des studios. "Oui, l’IA coûte moins cher sur le papier. Mais à quel prix ? Si les joueurs décrochent parce que les voix sonnent faux, si les critiques déchirent vos personnages parce qu’ils manquent de vie… Est-ce que vous gagnez vraiment de l’argent ?" Une question pertinente quand on sait que des jeux comme Cyberpunk 2077 ont dû retravailler entièrement leur doublage (avec des acteurs humains) après leur sortie, suite aux critiques sur la qualité des voix secondaires.
L’acteur propose une alternative : "Utilisez l’IA comme outil d’assistance, pas comme remplacement. Par exemple, pour générer des ébauches de dialogues en pré-production, comme le fait Larian. Mais payez les comédiens pour le travail final. C’est une question de respect, et de bon sens." Une position qui rejoint celle de syndicats comme la SAG-AFTRA (États-Unis) ou l’Union des Artistes (France), qui réclament des garanties contractuelles pour protéger les voix des acteurs.
Le futur du doublage : entre résistance et résignation ?
Malgré ses critiques, Newbon reste optimiste sur l’avenir. "Les joueurs ne sont pas dupes. Ils sentent quand quelque chose cloche. Et les studios commencent à comprendre que l’IA, utilisée à outrance, peut nuire à leur image," observe-t-il. Preuve en est : après les polémiques autour de The Finals, Embark Studios a annoncé revoir sa politique de doublage pour son prochain jeu, sans préciser si l’IA serait abandonnée.
Pour autant, la bataille est loin d’être gagnée. Des géants comme Ubisoft ou Electronic Arts ont déjà investi massivement dans des outils d’IA vocale, et des rumeurs évoquent des contrats "à vie" pour certains comédiens, leur voix étant "achetée" pour une utilisation illimitée. "Si on ne réagit pas maintenant, dans 10 ans, il n’y aura plus de métiers du doublage. Juste des banques de données vocales et des algorithmes," avertit Newbon. Un scénario noir, mais pas inévitable – à condition que les joueurs, les médias et les professionnels unissent leurs voix (humaines, celles-là) pour exiger mieux.
"Derrière chaque grande performance, il y a un humain"
Pour clore l’entretien, Newbon revient sur ce qui l’a poussé à parler : l’amour du métier. "Astarion, c’est plus qu’un personnage pour moi. C’est une partie de mon âme que j’ai prêtée au jeu. Quand je vois des studios traiter les comédiens comme des ressources interchangeables, ça me révolte. Parce que derrière chaque réplique qui vous fait rire, pleurer ou frissonner, il y a un humain. Un humain qui a bossé, transpiré, parfois pleuré en studio pour que vous, joueurs, vous y croyiez."
Un plaidoyer vibrant, qui rappelle que le jeu vidéo, aussi technologique soit-il, reste un art collaboratif. Et que remplacer les artistes par des machines, c’est risquer de perdre ce qui fait la magie des mondes virtuels : leur capacité à nous émouvoir.

