Il y a 42 jours
Marc-Alexis Côté vs Ubisoft : 1,3 million de dollars pour un "licenciement déguisé" dans l’ombre d’Assassin’s Creed
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Un vétéran d’Ubisoft contre-attaque : quand la restructuration vire au conflit juridique
A retenir :
- Marc-Alexis Côté, architecte de l’ère moderne d’Assassin’s Creed, poursuit Ubisoft pour 1,3 million de dollars canadiens, dénonçant un licenciement constructif après 20 ans de loyauté.
- Une restructuration controversée en 2025 : son éviction coïncide avec la création de Vantage Studios (coentreprise Ubisoft-Tencent) et une relégation hiérarchique sous l’autorité de la famille Guillemot.
- Derrière le conflit : un choc des visions – son héritage (Odyssey, Shadows, projet Infinity) vs le retour aux remasters (ex: Black Flag) et une gouvernance recentrée sur Paris.
- Un symbole des tensions dans l’industrie : créativité locale (Québec) vs logiques financières globales, avec en toile de fond l’influence croissante de Tencent.
- La plainte révèle des pratiques managériales discutables : offre de poste "subalterne", mutation forcée en France, et clause de non-concurrence bloquant sa carrière.
Imaginez passer deux décennies à façonner l’une des franchises les plus lucrative du jeu vidéo, pour se retrouver soudain relégué au rang de simple pion sur un échiquier corporatif. C’est le scénario cauchemardesque que vit Marc-Alexis Côté, ancien vice-président créatif d’Assassin’s Creed, qui attaque aujourd’hui Ubisoft pour licenciement déguisé. Derrière ce conflit juridique se cache bien plus qu’un simple différend contractuel : une bataille pour l’âme d’une franchise, un choc des générations managériales, et les coulisses troubles d’une industrie en pleine mutation.
2025 : l’année où tout a basculé pour le "Monsieur Assassin’s Creed"
Octobre 2025. Alors que les joueurs du monde entier s’apprêtent à plonger dans Assassin’s Creed Shadows – un titre qu’il a largement contribué à concevoir –, Marc-Alexis Côté reçoit une notification qui sonne comme un coup de poignard dans le dos. Après 22 ans chez Ubisoft, dont trois à la tête de la franchise phare du studio, le voici officiellement "départi". Mais selon sa plainte déposée devant les tribunaux québécois (et révélée par Radio-Canada), cette éviction n’est que la dernière étape d’une stratégie d’asphyxie professionnelle méthodiquement orchestrée.
Tout commence en janvier 2025, avec l’annonce de Vantage Studios, une coentreprise entre Ubisoft et le géant chinois Tencent. Cette nouvelle entité, censée "accélérer l’innovation", marque en réalité un tournant dans la gouvernance du groupe. Christophe Derennes (alors directeur des opérations) et Charlie Guillemot – fils du PDG Yves Guillemot – prennent les rênes, reléguant Côté à un rôle de second plan. "On m’a retiré toute autorité sur les décisions créatives majeures", confie-t-il dans des documents judiciaires. Pire : le poste de "chef de franchise" qu’il briguait lui est refusé sous un prétexte pour le moins surprenant.
"Ubisoft m’a soudain imposé une condition jamais évoquée en 20 ans : déménager en France pour conserver mon poste. Alors que toute la production d’Assassin’s Creed a toujours été basée au Québec, depuis Syndicate jusqu’à Shadows."
— Extrait de la plainte de Marc-Alexis Côté, octobre 2025
Le piège se referme en septembre 2025. On lui propose soit un poste de chef de production (un rôle technique sans pouvoir décisionnel), soit une mutation vers des franchises secondaires comme Far Cry. "Une relégation déguisée", estime son avocat. Quand il refuse ces "options", son licenciement est acté sans négociation, avec pour seul adieu une clause de non-concurrence qui lui interdit de travailler dans le secteur pendant deux ans. C’en est trop : le 15 novembre, il dépose plainte pour licenciement constructif, réclamant 1,3 million de dollars canadiens (soit deux ans de salaire) plus 75 000 $ pour préjudice moral.
L’héritage empoisonné : quand Ubisoft tourne le dos à sa propre histoire
Pour comprendre l’ampleur du séisme, il faut remonter à 2022, quand Marc-Alexis Côté hérite d’une franchise en perte de vitesse. Après le succès mitigé de Valhalla (2020), Ubisoft lui confie une mission : réinventer Assassin’s Creed. Sa solution ? S’inspirer de l’univers Marvel, avec un calendrier éditorial ambitieux et interconnecté. Sous sa direction, Ubisoft Québec enchaîne les coups d’éclat :
- Assassin’s Creed Odyssey (2018) : un RPG monumental qui redéfinit les standards de la série, avec 10 millions d’exemplaires vendus en un an.
- Freedom Cry (DLC de Black Flag) : un spin-off acclamé pour son traitement audacieux de l’esclavage, développé... au Québec.
- Assassin’s Creed Shadows (2024) : le premier opus à explorer le Japon féodal, fruit de 5 ans de développement sous sa supervision.
- Projet Infinity : un hub narratif censé unifier tous les futurs jeux, une idée directement inspirée de ses discussions avec les équipes.
Mais c’est sans compter sur le virage stratégique opéré par Ubisoft en 2024. Alors que Côté mise sur des nouvelles IP (comme Hexe, un jeu sur la sorcellerie en Europe centrale), la direction parisienne privilégie les remasters et les retours aux "fondamentaux". Black Flag, sorti en 2013, serait ainsi en passe d’être remastérisé – une décision qui sonne comme un désaveu de sa vision forward-looking. "Ils préfèrent recycler le passé plutôt que d’investir dans l’avenir", lance un proche du dossier sous couvert d’anonymat.
L’ironie est cruelle : Ubisoft reproche à Côté son ancrage québécois, alors que c’est précisément au Québec que la franchise a connu ses plus grands succès. Odyssey, Syndicate, et même les DLC les plus innovants (Freedom Cry) y ont été développés. "C’est comme si on virait Shigeru Miyamoto parce qu’il refuse de quitter Kyoto", compare un journaliste spécialisé. D’autant que la clause de non-concurrence qui lui est imposée l’empêche désormais de travailler... au Québec, où se concentre 60% de l’industrie du jeu vidéo canadienne.
"On ne quitte pas Ubisoft, Ubisoft vous quitte" : les coulisses d’une éviction programmée
Derrière les arguments juridiques se dessine une réalité plus sombre : celle d’une culture d’entreprise toxique, où les vétérans sont systématiquement écartés au profit d’une nouvelle garde. Plusieurs anciens employés, contactés sous anonymat, décrivent un modus operandi récurrent :
- L’isolement progressif : "On vous retire peu à peu les dossiers stratégiques, sous prétexte de 'réorganisation'. En six mois, Marc-Alexis est passé de décideur à simple consultant", raconte un ex-collaborateur.
- L’humiliation publique : "Lors d’une réunion en visio, Charlie Guillemot a ouvertement remis en cause ses choix créatifs devant 200 personnes. C’était une exécution symbolique.", confie une source proche des équipes.
- L’offre indécente : "Le poste de chef de production qu’on lui a proposé était celui qu’occupait un junior il y a cinq ans. Un vrai coup bas.", s’indigne un développeur ayant travaillé sur Shadows.
Pire : selon des documents internes obtenus par JeuxVideo.com, Ubisoft aurait anticipé son départ dès 2023, lors de la signature du partenariat avec Tencent. "Vantage Studios devait être une coentreprise 'neutre', mais en réalité, c’était un cheval de Troie pour reprendre le contrôle créatif", analyse un expert du secteur. La preuve ? Dès l’annonce de la structure, les budgets alloués à Montréal et Québec ont été réduits de 30%, tandis que les équipes parisiennes gagnaient en influence.
Le comble ? Alors que Côté est accusé de "manque de flexibilité" pour son refus de déménager, Ubisoft a simultanément fermé son studio de Winnipeg (Canada) et licencié 100 employés à Montréal en 2024, invoquant des "raisons économiques". "Ils veulent des talents locaux quand ça les arrange, et les jettent quand ça ne sert plus leurs intérêts", résume un syndicaliste du secteur.
Tencent, les Guillemot, et la fin d’une ère : qui tire vraiment les ficelles ?
Ce conflit dépasse le simple cas de Marc-Alexis Côté. Il révèle une guerre d’influence au sommet d’Ubisoft, où trois acteurs s’affrontent :
- La famille Guillemot : depuis 2020, Yves Guillemot et son fils Charlie recentrent le pouvoir sur Paris, au détriment des studios historiques comme Montréal ou Québec. "Ils veulent transformer Ubisoft en machine à cash, comme Activision sous Bobby Kotick", accuse un ancien cadre.
- Tencent : le géant chinois, actionnaire à 9,9% depuis 2018, pousse pour des jeux "plus rentables et moins risqués". D’où l’accent sur les remasters et les suites sûres, au détriment des projets innovants comme Hexe.
- Les créatifs historiques : représentés par Côté, ils défendent une vision long terme, où la qualité prime sur les profits immédiats. "Sans eux, Assassin’s Creed ne serait qu’un clone de Call of Duty en costume d’époque", estime un designer ayant travaillé sur Origins.
Le timing de l’éviction de Côté n’est pas anodin. Elle intervient trois mois après la création de Vantage Studios, et une semaine avant l’annonce officielle du remaster de Black Flag. "C’est un signal clair : Ubisoft tourne la page de l’ère 'créative' pour entrer dans celle du 'profit maximal'", décrypte un analyste financier. D’autant que Tencent, via Vantage, détient désormais un droit de regard sur toutes les décisions majeures – y compris les licenciements.
Un détail glaçant : dans les emails internes révélés par la plainte, on apprend que Christophe Derennes (nouveau patron de la franchise) a qualifié les projets de Côté de "trop ambitieux et pas assez rentables" lors d’une réunion en juillet 2025. Pourtant, Odyssey (son bébé) a généré plus de 500 millions de dollars de revenus... mais avec un budget de développement "trop élevé" au goût des actionnaires.
Québec vs Paris : le match géopolitique qui cache une bataille culturelle
Au-delà des enjeux financiers, ce conflit illustre un clivage culturel entre deux visions du jeu vidéo :
Le modèle québécois (Côté) Le modèle parisien (Guillemot/Tencent) ✅ Jeux narratifs ambitieux (Odyssey, Shadows) ✅ Franchises "sûres" (remasters, suites annuelles) ✅ Développement local (60% des emplois du secteur au Canada) ✅ Centralisation à Paris (siège social) ✅ Innovation risquée (projet Infinity, Hexe) ✅ Rentabilité immédiate (budgets réduits, DLCs) ✅ Culture "studio" (autonomie créative) ✅ Culture "corporate" (décisions top-down)Ce choc des cultures explique pourquoi le licenciement de Côté a provoqué un tollé au Québec. Le premier ministre François Legault a même évoqué une possible "ingérence étrangère" (sous-entendu : Tencent) dans la gestion des talents locaux. "Ubisoft a bénéficié de millions en subventions québécoises pour former ces équipes, et maintenant, ils les sacrifient pour plaire à Pékin ?", s’interroge un député de l’Assemblée nationale.
Ironie ultime : alors qu’Ubisoft justifie la mutation forcée de Côté par la nécessité d’une "meilleure coordination avec Paris", le studio vient d’annonce l’ouverture d’un nouveau site à Berlin... pour y développer des jeux mobile. "Ils veulent des équipes délocalisées quand ça coûte moins cher, mais exigent une présence parisienne pour les postes clés. C’est du deux poids, deux mesures", dénonce un syndicaliste.
Et maintenant ? Les scénarios possibles pour Côté... et pour Assassin’s Creed
Alors que l’affaire doit être examinée par les tribunaux québécois en mars 2026, plusieurs issues sont envisageables :
- Victoire de Côté :
- ✔ Annulation de la clause de non-concurrence (il pourrait rejoindre EA ou Square Enix, très actifs à Montréal).
- ✔ Dommages et intérêts partiels (entre 500 000 $ et 1M$), mais pas les 1,3M réclamés.
- ⚠ Risque pour Ubisoft : un précédent juridique qui encouragerait d’autres vétérans à attaquer (ex: Patrice Désilets, créateur original d’Assassin’s Creed, qui avait gagné un procès similaire en 2014).
- Accord à l’amiable :
- ✔ Ubisoft pourrait lui proposer un poste de consultant externe sur Assassin’s Creed Infinity, avec une clause de confidentialité.
- ✔ Compensation financière réduite (environ 800 000 $), mais levée de la non-concurrence.
- Défaite de Côté :
- ❌ La justice pourrait considérer que la restructuration était "légitime", malgré ses méthodes.
- ⚠ Côté serait alors contraint de quitter l’industrie pendant deux ans... ou de monter son propre studio (comme Patrice Désilets avec Panache Digital).
Quoi qu’il advienne, une chose est sûre : Assassin’s Creed ne sera plus jamais le même. Sans Côté, la franchise perd son architecte en chef, celui qui avait su la faire évoluer d’un jeu d’infiltration linéaire (Assassin’s Creed II) à un RPG ouvert ambitieux (Odyssey). "Son départ, c’est comme si Todd Howard quittait Bethesda ou Hideo Kojima Konami : ça laisse un vide créatif énorme", estime un journaliste de Game Informer.
D’ailleurs, les premiers signes de ce virage sont déjà visibles. Selon des fuites internes, le prochain Assassin’s Creed (prévu pour 2027) serait un spin-off multijoueur développé en... Chine, en collaboration avec Tencent. Un projet aux antipodes de la vision "narrative et immersive" défendue par Côté. "Ubisoft est en train de tuer la poule aux œufs d’or pour faire plaisir à ses actionnaires. Dans cinq ans, ils regretteront", prédit un développeur anonyme.
Reste une question lancinante : sans ses architectes historiques, Assassin’s Creed pourra-t-il survivre à sa propre révolution ? Entre les remasters nostalgiques et les expériences multijoueurs low-cost, la franchise qui a redéfini le jeu d’aventure risque bien de devenir l’ombre d’elle-même. Ironie du sort pour une série dont le credo était justement : "Nothing is true, everything is permitted".
Une chose est sûre : au Québec, on n’a pas fini d’entendre parler de cette affaire. Entre les subventions publiques gaspillées, les emplois menacés, et l’ingérence présumée de Tencent, le procès Côté pourrait bien devenir le symbole d’une industrie à la croisée des chemins. Game over pour les rêveurs ? La réponse dans les mois à venir.

