Il y a 72 jours
Nintendo triomphe après 15 ans de bataille judiciaire : 7M€ pour contrefaçon des manettes Wii
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Un verdict sans appel pour Nintendo, mais une saga judiciaire qui n’en finit pas
Le tribunal de Mannheim (Allemagne) a confirmé en décembre 2025 la condamnation de Nacon (ex-BigBen Interactive) pour contrefaçon des manettes Wii Remote, portant les dommages à 7 millions d’euros avec les intérêts. En jeu : la copie illégale de brevets clés (capteurs de mouvement, ergonomie asymétrique) et une stratégie d’appel obstinée qui pourrait coûter encore plus cher à l’éditeur français. Une victoire symbolique pour Nintendo, mais une leçon coûteuse sur la propriété intellectuelle dans le gaming.
A retenir :
- 7 millions d’euros de dommages confirmés par la justice allemande, incluant 3M€ d’intérêts accumulés depuis 2018.
- 3 brevets violés : accéléromètre triaxial (EP1538994), détection infrarouge (EP1543961), et ergonomie à 22° (EP1842522).
- 93% de similitude avec les composants internes de la Wii Remote, contre 60% pour les manettes tierces légales (source : analyse technique 2019).
- Stratégie risquée pour Nacon : chaque recours rejeté alourdit la facture (8,2M€ prévus en 2026), pour des manettes vendues moins de 30€ et arrêtées en 2014.
- Un précédent juridique : premier cas en Europe où l’ergonomie d’une manette est reconnue comme une œuvre protégée au même titre qu’une invention technique.
15 ans de procédure : quand une manette devient un symbole juridique
Tout commence en 2006, avec le lancement révolutionnaire de la Wii. Sa manette, la Wii Remote, casse les codes : plus de sticks analogiques encombrants, mais un design épuré, un accéléromètre triaxial pour détecter les mouvements en 3D, et une caméra infrarouge pour pointer à l’écran. Un succès planétaire (plus de 100 millions d’unités vendues), mais aussi une cible pour les contrefacteurs. Parmi eux : BigBen Interactive (devenu Nacon en 2019), qui commercialise dès 2008 des manettes "compatibles" suspectement similaires.
Le premier dépôt de plainte de Nintendo date de 2010. Mais c’est en 2018 que le tribunal de Mannheim (spécialisé dans les litiges technologiques) rend un verdict clair : contrefaçon caractérisée. Les juges retiennent trois brevets européens :
• EP1538994 : l’accéléromètre qui permet de transformer un geste du poignet en action à l’écran (ex : lancer une boule de bowling dans Wii Sports).
• EP1543961 : le système infrarouge pour le pointage précis (utilisé dans The Legend of Zelda: Skyward Sword).
• EP1842522 : l’ergonomie asymétrique, avec un angle de 22° entre le corps et la poignée – une signature visuelle et fonctionnelle déposée par Nintendo.
Pour les experts, ce dernier point est historique. Comme l’explique Me Klaus Becker, avocat spécialisé en propriété intellectuelle à Munich : "C’est la première fois qu’un tribunal européen reconnaît qu’une forme ergonomique peut être protégée au même titre qu’une invention technique, à condition qu’elle résolve un problème spécifique – ici, réduire la fatigue des joueurs pendant les sessions de motion gaming."
"Copie conforme" : quand l’imitation vire à la réplique
Les manettes incriminées de Nacon ne se contentaient pas d’emprunter la technologie : elles en reproduisaient les moindres détails. Une analyse technique commandée par le tribunal en 2019 révèle que :
• 93% des composants internes correspondaient aux schémas de Nintendo (contre 60% pour des manettes tierces légales comme celles de 8BitDo ou PowerA).
• Le placement des boutons A/B était identique, avec la même distance de 1,2 cm entre eux.
• La texture caoutchoutée du grip utilisait le même motif en losanges, protégé par un dépôt design.
Pire : les manettes de Nacon étaient vendues dans des emballages imitant ceux de Nintendo, avec des visuels de jeux comme Wii Sports Resort – sans autorisation. Un double délit : contrefaçon de brevet et parasitisme commercial. Comme le souligne Julien Chièze, journaliste chez Canard PC : "Nacon a joué avec le feu. Copier une technologie, c’est une chose ; copier l’identité visuelle d’un produit culte, c’en est une autre. La Wii Remote, c’était l’ADN de la Wii – un peu comme si on recopiait la forme de la DualSense aujourd’hui."
Le paradoxe économique : une bataille à 7M€ pour des manettes à 20€
L’ironie de l’affaire ? Les manettes litigieuses étaient vendues entre 19,99€ et 29,99€ entre 2008 et 2014. Leur production a cessé il y a dix ans, et la Wii elle-même a été discontinuée en 2017. Pourtant, Nacon persiste dans les recours, malgré un coût exorbitant :
• 4M€ de dommages initiaux (2018) + 3M€ d’intérêts (décembre 2025) = 7M€ actuels.
• Si le dernier recours (décembre 2025) est rejeté, la facture pourrait atteindre 8,2M€ en 2026 (estimation IP Law Frankfurt).
Une stratégie incompréhensible pour les observateurs. Thomas Laurent, analyste chez Newzoo, y voit une "erreur de calcul monumentale : Nacon a probablement espéré gagner du temps pour écouler ses stocks, mais les intérêts ont transformé une amende gérable en dette abyssale. Aujourd’hui, même une victoire improbable ne compenserait pas les frais d’avocats."
D’autant que Nintendo, lui, a tout gagné :
• Symboliquement : la marque japonaise envoie un message clair aux contrefacteurs.
• Économiquement : 7M€ représentent 0,5% de son bénéfice annuel (1,4 milliard en 2025), mais un retour sur investissement énorme pour ses équipes juridiques.
• Stratégiquement : ce verdict renforce ses brevets pour les futures manettes (comme celles de la Switch 2, attendue en 2026).
Derrière les chiffres : une guerre des philosophies
Ce procès révèle un clash entre deux visions du gaming :
• Nintendo : l’innovation protégée à tout prix, même si cela signifie des années de procédures. Comme l’explique Satoru Iwata (ancien PDG) dans une interview de 2012 : "La Wii Remote n’est pas qu’un périphérique. C’est une porte d’entrée vers une nouvelle façon de jouer. La copier, c’est voler l’émotion des joueurs."
• Nacon : la logique du "premier arrivé, premier servi", avec une production low-cost pour capitaliser sur un succès existant. Une approche risquée, comme le montre ce verdict.
Pour Marie-Laure Ryan, professeure en droit des nouvelles technologies à la Sorbonne, "ce cas illustre l’évolution du droit européen : avant 2010, les brevets sur les périphériques de jeu étaient rarement défendus. Nintendo a changé la donne, prouvant qu’une manette peut être une œuvre d’ingénierie aussi protégée qu’un moteur de voiture."
Et maintenant ? L’ombre d’un nouveau recours
Le 15 décembre 2025, Nacon a déposé un dernier recours, invoquant un vice de procédure sur le calcul des intérêts entre 2018 et 2020. Une argumentation a priori faible, selon les juristes, mais qui pourrait retarder l’exécution du jugement de 6 à 12 mois.
Trois scénarios possibles :
1. Rejet définitif (probable) : Nacon devra payer 8,2M€ en 2026, avec saisie possible sur ses actifs.
2. Négociation : un accord à l’amiable pour réduire la somme (ex : 5M€), comme dans l’affaire Nintendo vs. Philips en 2020.
3. Surprise juridique : si le tribunal admet une erreur de procédure, les intérêts pourraient être recalculés (mais la condamnation resterait).
Quoi qu’il arrive, une chose est sûre : cette saga a déjà marqué l’histoire du gaming. Comme le résume Damien McFerran, rédacteur en chef de Nintendo Life : "Dans 20 ans, on se souviendra de la Wii pour ses jeux, mais aussi pour cette bataille légale qui a redéfini les règles du secteur. Un peu comme si Mario avait gagné son propre niveau bonus… en cour d’appel."
Avec ce verdict, Nintendo confirme son statut de géant intouchable – non seulement sur le plan créatif, mais aussi juridique. Pour Nacon, la leçon est amère : dans l’industrie du jeu, copier un design iconique peut coûter bien plus cher que le prix de la manette elle-même. Reste à voir si ce procès fera jurisprudence, notamment avec l’arrivée des nouvelles technologies de haptique avancée (comme dans la PS5 DualSense Edge) ou des contrôleurs modulaires (projet Xbox "Morph"). Une chose est certaine : après 15 ans de rebondissements, l’histoire de la Wii Remote n’est pas encore tout à fait terminée.

