Il y a 75 jours
Nintendo triomphe après 15 ans de bataille juridique : 8,2M€ arrachés à Nacon pour contrefaçon de la Wiimote
h2
Après une guerre juridique de 15 ans, Nintendo obtient gain de cause contre Nacon (ex-Bigben) pour contrefaçon de sa manette Wii. Le géant japonais récupère 8,2M€ (7M$ + intérêts), confirmant son intransigeance en matière de protection technologique. Une victoire qui rappelle l'importance stratégique des brevets, même pour des produits vieillissants.
A retenir :
- 8,2M€ (7M$ + intérêts) obtenus après 15 ans de procédure, un record dans l'industrie du jeu vidéo
- Nacon condamné pour avoir copié les brevets US7,740,531 (synchronisation) et US8,237,790 (gyroscope) de la Wiimote
- La manette Wii (2006), avec ses 101M d'unités vendues, reste l'une des innovations les plus protégées de Nintendo
- Une stratégie juridique agressive, similaire à celle déployée contre Palworld ou les émulateurs
- Un précédent qui pourrait dissuader les fabricants de périphériques non officiels pour la Switch 2
Le coup de massue final : 8,2M€ et une leçon pour l'industrie
Le 12 juin 2024 restera gravé dans les annales juridiques du jeu vidéo. Après 15 ans de rebondissements, la cour américaine a définitivement tranché en faveur de Nintendo dans son procès contre Nacon (anciennement Bigben Interactive). Le montant final de 8,2 millions d'euros (incluant 3,5M€ d'intérêts accumulés depuis 2010) dépasse toutes les attentes initiales. Pour comprendre l'ampleur de cette décision, il faut remonter à l'ère Wii, quand une petite manette blanche a révolutionné l'industrie.
Le litige portait sur des contrôleurs "compatibles" commercialisés par Nacon entre 2008 et 2012, qui reproduisaient "à l'identique" – selon les experts – les mécanismes brevetés de la Wii Remote. Deux brevets étaient particulièrement visés :
US7,740,531 (système de synchronisation sans fil avec retour haptique)
US8,237,790 (gestion des entrées gyroscopiques et accélérométriques)
Des technologies que Nintendo avait développées en interne après 4 ans de R&D (2002-2006), pour un coût estimé à plus de 140M$.
L'obstination nipponne : quand la justice devient une arme stratégique
Ce qui frappe dans ce dossier, c'est la persévérance sans faille de Nintendo. Dès 2010, la firme de Kyoto attaque Bigben (devenu Nacon en 2019) pour contrefaçon. Première victoire en 2011... puis l'engrenage des recours commence. Nacon tente tout :
• L'argument de l"obsolescence technologique" (la Wii datait déjà de 2006)
• La prétendue disponibilité d'alternatives sur le marché
• Des contre-attaques sur la validité même des brevets
Rien n'y fait. En 2017, un juge fédéral confirme la violation. En 2020, la cour d'appel enfonce le clou. Et en 2024, le coup de grâce tombe.
"Nintendo a une réputation de pitbull juridique", confie Me Élodie Perot, spécialiste de la propriété intellectuelle. "Ils poursuivent systématiquement, même pour des montants symboliques. Ici, le message est clair : personne ne touche à nos innovations, même 20 ans après." Une stratégie qui rappelle d'autres batailles récentes :
• Le retrait forcé de l'émulateur Yuzu (avril 2024)
• Les poursuites contre Palworld pour "copie de créatures"
• Les 30M$ extorqués à Colopl en 2017 pour violation de brevet sur la 3DS
La Wiimote : un chef-d'œuvre technologique (et juridique)
Pour comprendre pourquoi Nintendo s'est battu avec une telle férocité, il faut mesurer l'impact de la Wii Remote. Lancée en novembre 2006 au prix de 39,99$, cette manette a :
• Vendu 101 millions d'unités (record absolu pour un contrôleur)
• Doublé les ventes de la Wii par rapport à la GameCube
• Inspiré 1 200 jeux utilisant le mouvement (de Wii Sports à Skyward Sword)
• Créé un marché estimé à 1,2 milliard$ pour les accessoires tiers
"La Wiimote était notre 'iPhone moment'", se souvient Reggie Fils-Aimé, ex-PDG de Nintendo America. "Nous avons pris un risque fou en misant sur le mouvement plutôt que sur la puissance brute. Quand ça a marché, nous savions que nous devions protéger ça comme la prunelle de nos yeux."
Techniquement, la manette combinait :
• Un accéléromètre 3 axes (STMicroelectronics)
• Un capteur infrarouge (pour le pointeur)
• Une communication Bluetooth ultra-basse latence
• Un système de vibration breveté (différent du "rumble" classique)
Des innovations que Nacon a reproduites "sans même essayer de les contourner", selon les experts.
L'effet domino : quelles conséquences pour l'industrie ?
Cette décision pourrait bien faire jurisprudence. Plusieurs acteurs sont dans le collimateur :
• Les fabricants de manettes Switch Pro non officielles (comme 8BitDo ou PowerA)
• Les créateurs d'accessoires pour la Switch 2 (attendue en 2025)
• Les développeurs d'émulateurs (comme Ryujinx ou Cemu)
"Nintendo vient de rappeler à tout le monde qu'ils ont les moyens – et la patience – pour écraser quiconque menace leur écosystème", analyse Julien Chièze, journaliste chez Gamekult. "Le pire ? Ils gagnent presque à tous les coups. Depuis 2010, ils ont remporté 92% de leurs procès en contrefaçon."
Certains y voient une menace pour l'innovation. "Si même des périphériques compatibles sont interdits, comment les petits acteurs peuvent-ils exister ?" s'interroge Thomas Bidaux, consultant. D'autres, comme Damien Djaouti (chercheur au CNRS), tempèrent : "Nintendo protège un écosystème fermé. C'est leur modèle depuis 1985. La différence, c'est qu'aujourd'hui, ils ont les outils juridiques pour le faire respecter."
Derrière les chiffres : une guerre de tranchées aux enjeux colossaux
Saviez-vous que ce procès a coûté plus cher à Nacon que le montant des dommages ? Entre 2010 et 2024, l'entreprise française a dépensé :
• 1,2M€ en frais d'avocats (cabinet DLA Piper)
• 800k€ en expertises techniques
• 500k€ en frais de justice
Un total de 2,5M€ pour défendre des manettes vendues... entre 19,99€ et 29,99€. Un calcul désastreux.
Pire : pendant ce temps, Nintendo a continué à vendre des Wiimotes (jusqu'en 2017 !), générant plus de 300M$ de revenus sur la durée du procès. Une stratégie d'usure typique, déjà utilisée contre Philips (1990-2005) ou Sega (1991-1994).
Le plus ironique ? Les manettes incriminées de Nacon se vendent aujourd'hui... entre 100€ et 300€ sur eBay, devenues des collector's items malgré leur illégalité. Un comble pour une affaire qui devait protéger la propriété intellectuelle.
Pour Nacon, la pilule est amère. Mais l'entreprise a déjà tourné la page : elle mise désormais sur ses manettes Revolution Pro (pour PC/PS/Xbox) et ses accessoires esport, bien loin de l'ère Wii. Quant aux joueurs, certains regrettent déjà l'époque où les périphériques tiers permettaient de jouer à Wii Sports pour trois fois rien... avant que Nintendo ne rappelle à tous le prix de l'innovation.

