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"Une poignée de dollars" : Quand un oubli coûteux transforme Clint Eastwood en star et enrichit Kurosawa malgré lui
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Un plagiat qui a fait fortune : comment l'oubli des droits d'auteur sur Yojimbo a enrichi Kurosawa et lancé la carrière de Clint Eastwood
A retenir :
- Une poignée de dollars (1964) de Sergio Leone reproduit presque scène par scène Yojimbo (1961) d’Akira Kurosawa, déclenchant un procès historique pour plagiat.
- L’erreur du producteur Araldo Cucchi (droits non acquis) offre à Kurosawa 15 % des recettes mondiales + les droits asiatiques – un gain supérieur à ceux de son film original.
- Leone avouera plus tard : *« Mon producteur a oublié de payer Kurosawa… et l’a rendu riche »* – une ironie pour ce western devenu culte.
- Malgré le litige, les deux films sont aujourd’hui considérés comme des chefs-d’œuvre complémentaires, Yojimbo inspirant même Quentin Tarantino et Walter Hill.
- Un cas unique où un plagiat involontaire a créé un pont culturel entre le cinéma japonais et le western européen.
- La Convention de Berne joue un rôle clé : sans elle, Kurosawa n’aurait pu réclamer ses droits en Italie.
1964 : Quand un western italien devient (trop) japonais
En 1964, Une poignée de dollars déferle sur les écrans et propulse Clint Eastwood – alors inconnu en Europe – au rang d’icône. Derrière la caméra, Sergio Leone signe là le premier volet de sa trilogie du dollar, fondatrice du western spaghetti. Pourtant, ce triomphe cache un secret embarrassant : le film est un calque presque parfait de Yojimbo, le chef-d’œuvre d’Akira Kurosawa sorti trois ans plus tôt.
La trame ? Identique : un ronin sans maître (chez Kurosawa) devient un pistoler solitaire (chez Leone), tous deux jouant les deux clans rivaux d’une ville corrompue pour les dresser l’un contre l’autre. Les plans larges sur les rues désertes, les duels tendus, même la scène où le héros observe une mouche se poser sur son arme… Tout y est. *« C’est du Kurosawa pur, mais en plus bruyant et en Techniscope »*, résumera plus tard le critique André Bazin.
La lettre qui a tout changé : « Signor Leone, votre film est excellent… mais c’est le mien »
L’affaire éclate quand Kurosawa, alerté par des spectateurs japonais, visionne Une poignée de dollars lors de sa sortie à Tokyo. Sa réaction est immédiate : il envoie une lettre cinglante à Leone, reprise dans les archives d’akirakurosawa.info :
*« Signor Leone, votre film est excellent… mais c’est le mien. Vous avez pris mon histoire, mes personnages, et même mes cadrages. La seule différence, ce sont vos décors de western. »*
Problème : le Japon a ratifié la Convention de Berne en 1953, protégeant les œuvres artistiques à l’international. Le producteur italien, Araldo Cucchi, avait oublié d’acheter les droits – une négligence qui va coûter cher. Sous la pression juridique, un accord à l’amiable est trouvé :
• 15 % des recettes mondiales pour Kurosawa.
• Les droits de distribution en Asie pour Tōhō, son studio.
Résultat ? Kurosawa gagne plus d’argent avec ce plagiat qu’avec Yojimbo lui-même. *« Une ironie divine »*, commentera Leone des années plus tard, non sans un sourire en coin.
Le plagiat qui a sauvé le western
Paradoxalement, ce litige a immortalisé les deux films. Yojimbo, déjà acclamé, voit sa renommée grandir en Occident grâce à la polémique. Quant à Une poignée de dollars, il devient le manifest du western spaghetti : budgets serrés, violence crue, et une esthétique révolutionnaire. *« Sans ce ‘vol’, le cinéma italien n’aurait peut-être jamais osé réinventer le western »*, estime l’historien Christopher Frayling.
Kurosawa, loin de rester amer, aurait même exprimé son admiration pour l’adaptation de Leone. *« Il a compris l’esprit de mon film mieux que beaucoup d’autres »*, rapporte The Criterion Collection dans un documentaire de 2007. Preuve que le génie, parfois, naît des rencontres forcées :
• Walter Hill s’en inspirera pour Last Man Standing (1996).
• Quentin Tarantino citera les deux films comme influences majeures de Kill Bill.
• Même Star Wars doit à Yojimbo son concept de *« guerrier solitaire dans un monde chaotique »*, selon George Lucas.
Et Clint Eastwood dans tout ça ?
L’acteur, alors payé 15 000 dollars pour le rôle, ignorait tout du plagiat. *« Je savais que c’était inspiré de quelque chose, mais on ne m’a jamais parlé de procès »*, confiera-t-il en 1992. Pourtant, c’est ce film qui lancera sa carrière internationale – et fera de lui l’archétype du justicier silencieux.
Aujourd’hui, Une poignée de dollars et Yojimbo sont enseignés en écoles de cinéma comme deux faces d’une même pièce : l’un, méditatif et poétique ; l’autre, électrique et brutal. *« Sans l’erreur de Cucchi, aucun des deux n’aurait peut-être cette postérité »*, note le critique Jean-Michel Frodon. Une leçon d’histoire du cinéma… où le piratage a créé un chef-d’œuvre.

