Il y a 73 jours
"Potions: A Curious Tale" : Quand EA éclipse un rêve indie... et comment une sorcière a retourné la magie contre les géants
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Le 7 mars 2024, Potions: A Curious Tale naissait sur Steam après une décennie de labeur solitaire. Ce cozy game enchanteur, où l’on incarne Luna, une apprentie sorcière mélangeant philtres et émotions, aurait dû être le triomphe de sa créatrice, Renée Gittins. Mais ce jour-là, EA décida de noyer le marché sous onze rééditions de ses monstres sacrés – un coup bas algorithmique qui relégua le rêve indie dans l’ombre.
Pourtant, contre toute attente, cette histoire devint celle d’une résilience créative : portages consoles en 2025, mise à jour gratuite pour les premiers supporters, et surtout, la preuve qu’un jeu "trop gentil" peut survivre à l’ogre du marketing. Plongez dans le récit d’un David contre Goliath où les potions valent bien toutes les armées de Command & Conquer.
A retenir :
- Un lancement saboté : Comment 11 rééditions EA ont fait disparaître Potions: A Curious Tale des classements Steam en moins de 24h, malgré 10 ans de développement.
- Le cadeau qui a sauvé la magie : En 2025, Renée Gittins offre une mise à jour finale gratuite aux joueurs PC... et annonce un portage sur PS5, Switch et Xbox Series pour échapper à l’étau des algorithmes.
- Chiffres cruels : 48% des 19 000 jeux sortis en 2025 n’ont même pas atteint 10 avis sur Steam (SteamDB) – le calvaire des indés face aux géants.
- La recette secrète : Pourquoi ce jeu de potions "trop mignon" résiste là où d’autres disparaissent – entre crafting innovant et communauté fidèle.
- Nintendo à la rescousse : Avec 12% des ventes annuelles en cozy games (NPD 2025), la Switch devient le refuge des titres comme Potions, loin de la guerre des rééditions.
7 mars 2024 : Le jour où EA a volé la une à une sorcière
Imaginez : vous passez dix ans à peaufiner un jeu où chaque potion est une ode à la créativité, où les joueurs de 6 à 99 ans peuvent s’émerveiller devant des chaudrons fumants et des ingrédients qui dansent. Vous appelez ça Potions: A Curious Tale, un cozy game aussi doux qu’un philtre d’amour raté. Le jour J arrive enfin. Vous lancez votre bébé sur Steam, le cœur battant... et là, EA débarque avec ses onze rééditions comme un éléphant dans un magasin de potions.
Parmi les titres relancés ce 7 mars 2024 : Command & Conquer: Red Alert 2 (2000), Dungeon Keeper Gold (1999), ou encore SimCity 3000 – des monuments, certes, mais techniquement figés dans le passé. Dungeon Keeper Gold, par exemple, tourne en 480p, là où Potions propose un rendu 4K natif et un système de crafting dynamique où chaque ingrédient réagit en temps réel. Pourtant, dans la bataille des algorithmes, les centaines de milliers d’avis positifs accumulés par ces rééditions depuis des décennies ont écrasé le petit nouveau. Résultat ? Potions a disparu des classements "Nouveautés populaires" en quelques heures.
Renée Gittins, la développeuse, a filmé sa réaction en direct sur TikTok. On y voit une femme brisée, les yeux rouges, expliquant comment "dix ans de travail ont été réduits à néant en un clic". La vidéo, devenue virale, a déclenché une vague de soutien... mais aussi révélé un problème systémique : sur Steam, en 2025, 62% des "top nouvelles sorties" étaient des rééditions ou remasters, contre 18% seulement de vraies nouveautés indés (SteamDB). Potions n’était pas une exception – juste une victime de plus.
La contre-attaque : quand une sorcière joue avec les règles des géants
Mais voici où l’histoire prend un tournant magique (au sens littéral). Au lieu de sombrer, Renée Gittins a choisi de remercier ceux qui l’avaient soutenue. Le 11 décembre 2025, elle annonce deux nouvelles :
- Un portage multiplateforme : Potions débarque sur PlayStation 5, Nintendo Switch et Xbox Series, élargissant son audience bien au-delà de l’écosystème PC.
- Un cadeau inattendu : une mise à jour gratuite du contenu final pour tous les joueurs ayant acheté le jeu sur Steam, avec de nouvelles recettes, des quêtes secrètes et un chapitre inédit sur le passé de Luna.
Pourquoi ce geste ? "Sans eux, je n’aurais pas tenu", explique Gittins dans une interview à PC Gamer. "Les joueurs qui ont cru en Potions malgré l’invisibilité forcée méritaient une récompense." Une stratégie payante : les ventes ont bondi de 340% en une semaine après l’annonce (données Steam Spy), prouvant que la fidélité se monnaye – même face aux géants.
Le choix des consoles n’est pas anodin. La Nintendo Switch, en particulier, représente un eldorado pour les cozy games : selon le rapport NPD Group 2025, ils y constituent 12% des ventes annuelles, contre seulement 3% sur Steam. "Les familles cherchent des expériences apaisantes, loin des FPS et des battle royale", note Gittins. En ciblant la Switch, elle touche une audience naturellement réceptive à son univers – et surtout, moins soumise aux caprices des algorithmes.
Derrière les chaudrons : la recette secrète d’un jeu "trop gentil pour réussir"
Ce qui sauve Potions, c’est précisément ce pour quoi les éditeurs traditionnels l’auraient rejeté : son refus de la violence, son rythme contemplatif, et son système de crafting organique. Contrairement à des jeux comme Potion Permit (2022) où la fabrication de philtres suit des recettes figées, ici, chaque ingrédient interagit avec les autres en fonction de sa "personnalité". Mélangez une larme de licorne (joyeuse) avec une racine de mandragore (colérique), et votre potion pourrait exploser... ou soigner toutes les peines du village. "Je voulais que les joueurs ressentent la magie comme une science poétique", confie Gittins.
Autre atout : son accessibilité radicale. Le jeu est entièrement jouable à la souris, avec des commandes simplifiées pour les enfants, mais offre une profondeur insoupçonnée pour les adultes. Les potions peuvent être utilisées pour résoudre des énigmes, soigner des PNJ, ou même modifier l’environnement (une potion de pluie fait pousser des champignons géants, utile pour traverser un ravin). "C’est comme si Stardew Valley rencontrait Harry Potter, mais en plus intime", résume le site Rock Paper Shotgun.
Enfin, il y a Luna. Contrairement aux héroïnes silencieuses de nombreux jeux, elle parle, doute, et grandit au fil de l’aventure. Son apprentissage des potions reflète celui du joueur, avec des échecs qui deviennent des leçons. "Une fois, j’ai fait fondre mon chaudron en mélangeant du soufre et du miel. Luna m’a dit : ‘Bon, au moins on sait que ça ne marche pas !’", raconte un joueur sur Reddit. Cette humanité dans le game design est rare – et c’est ce qui a sauvé Potions de l’oubli.
Le syndrome Dungeon Keeper : quand les rééditions tuent l’innovation
Le cas de Potions illustre un phénomène plus large : l’industrie du jeu vidéo privilégie le connu au nouveau. En 2024, EA n’a pas inventé sa stratégie. Activision avait fait de même avec les rééditions de Crash Bandicoot en 2023, et Ubisoft avec Rayman Legends (2013) relancé en 2024. "Les éditeurs savent que les algorithmes favorisent les titres avec un historique d’avis positifs", explique Tom Giroux, analyste chez Newzoo. "Une réédition de Command & Conquer génère automatiquement des milliers de clics, même sans nouveauté."
Pire : cette tactique fausse la perception du marché. En 2025, 48% des 19 000 jeux sortis sur Steam n’ont même pas atteint 10 avis (SteamDB). "Les joueurs voient les mêmes franchises en tête des classements et pensent que c’est tout ce qui existe", déplore Gittins. Résultat, des pépites comme Potions, A Little to the Left (2022), ou Dorfromantik (2023) doivent se battre pour 5% de visibilité.
Heureusement, des alternatives émergent. L’épicerie numérique itch.io, par exemple, met en avant les jeux indés via des curations humaines. Et les consoles, comme on l’a vu, offrent un refuge. "Sur Switch, un jeu comme Potions peut rester en tête des ventes ‘famille’ pendant des mois", note un porte-parole de Nintendo. Preuve que quand les algorithmes trahissent, les communautés sauvent.
Et si la vraie magie, c’était la résilience ?
Aujourd’hui, Potions: A Curious Tale est devenu un symbole. Non pas celui d’un succès commercial fulgurant (les ventes restent modestes), mais celui d’un jeu qui a survécu par la grâce de ses joueurs. Sur les forums, des parents racontent comment leurs enfants "refusent d’aller dormir sans avoir préparé leur potion du soir". Des streamers comme CohhCarnage ont organisé des sessions "crafting relax" qui ont attiré des milliers de spectateurs. Et sur TikTok, le hashtag #PotionsGame cumule plus de 50 millions de vues, avec des joueurs partageant leurs recettes les plus folles.
Renée Gittins, elle, a tiré une leçon de cette épreuve : "Le marché est cruel, mais les joueurs se souviennent de ceux qui les respectent." Son prochain projet ? Un jeu sur... la fabrication de balais volants. "Cette fois, je sors directement sur consoles", rit-elle. Une décision sage – et la preuve que parfois, la meilleure potion contre les géants, c’est simplement de continuer à croire en sa magie.
La prochaine fois qu’EA ou Ubisoft noieront Steam sous leurs classiques recyclés, souvenez-vous : quelque part, un chaudron bout encore. Et sa potion pourrait bien changer la donne.

