Il y a 58 jours
Project Blackbird : Le MMORPG cyberpunk sacrifié par Microsoft, le récit d’un rêve brisé
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Un chef-d’œuvre avorté : comment Microsoft a enterré le "Destiny cyberpunk" de Matt Firor
En 2025, Project Blackbird, un MMORPG fusionnant l’ADN de Destiny 2 et l’esthétique sombre de Blade Runner, était annulé après 7 ans de développement chez ZeniMax. Porté par Matt Firor (créateur de The Elder Scrolls Online), ce jeu promettait une mobilité verticale révolutionnaire et un univers narratif dense. Pourtant, malgré l’enthousiasme des testeurs internes – y compris Phil Spencer lui-même – Microsoft a préféré sacrifier ce projet sur l’autel des restructurations post-Activision. Un symbole criant de l’industrie, où l’innovation cède trop souvent face à la rentabilité immédiate.
A retenir :
- Un "Destiny cyberpunk" avorté : 7 ans de développement, 180M$ investis, annulé malgré des tests internes prometteurs et l’adhésion de Phil Spencer.
- Gameplay révolutionnaire : Mobilité verticale inspirée de Dying Light et Spider-Man, loot dynamique influençant les capacités, et un univers narratif proche du polar futuriste.
- 120 développeurs licenciés : Des experts en design vertical (compétence rare) dispersés chez Ubisoft, Riot ou dans l’indie, un gaspillage de talents critiqué.
- Contexte économique implacable : Microsoft priorise la rationalisation post-rachat d’Activision (68,7Md$) malgré un marché des looter-shooters toujours porteur (800M$ de revenus annuels pour Destiny 2 en 2025).
- Comparaison frappante : Star Citizen (500M$ dépensés) survit grâce au crowdfunding, là où Blackbird a été étouffé par la logique actionnariale.
"Le jeu de ma carrière" : Quand un vétéran de Bethesda voit son rêve s’effondrer
Janvier 2026. Sur LinkedIn, Matt Firor, figure historique de ZeniMax Online Studios et père de The Elder Scrolls Online, publie un message qui fera date. Après 18 ans dans l’entreprise, il annonce son départ, non sans amertume : "Project Blackbird était le jeu que j’attendais depuis le début de ma carrière. Un titre qui combinait tout ce que j’aime : un univers cyberpunk riche, un gameplay innovant, et une narration adulte." Des mots lourds de sens, qui révèlent l’ampleur du drame : un projet de 7 ans, porté par une équipe passionnée, réduit à néant par une décision venue d’en haut.
Pour comprendre l’impact de cette annulation, il faut remonter à 2018, quand Firor et son équipe commencent à esquisser les contours de ce MMORPG hybride. Leur ambition ? Réinventer le looter-shooter en y injectant la profondeur narrative d’un Deus Ex et la verticalité d’un Dying Light. Un pari audacieux, mais qui séduit rapidement en interne. Selon les révélations de Jason Schreier (Bloomberg), même Phil Spencer, le patron d’Xbox, aurait été "accro" aux builds de test, une rareté pour un dirigeant connu pour sa retenue. Pourtant, en 2025, le couperet tombe : Microsoft, engagé dans une cure d’austérité après le rachat d’Activision Blizzard (68,7 milliards de dollars), décide d’annuler le projet. "Une décision purement financière", confie une source proche du dossier sous couvert d’anonymat.
Le contraste est saisissant. D’un côté, un jeu qui enthousiasmait les testeurs et dont le budget (estimé à 180 millions de dollars par Kotaku) restait modeste comparé à d’autres méga-productions. De l’autre, une direction qui, malgré les 800 millions de dollars de revenus annuels générés par Destiny 2 en 2025 (rapport SuperData), préfère jouer la carte de la prudence. "Microsoft a acheté Bethesda pour ses franchises établies, pas pour financer des risques créatifs", résume un ancien employé de ZeniMax. Un aveu qui en dit long sur la stratégie du géant : miser sur des valeurs sûres (Call of Duty, Halo, The Elder Scrolls VI) plutôt que sur des paris innovants.
Un gameplay avant-gardiste : entre Spider-Man et Blade Runner 2049
Les rares fuites sur Project Blackbird dépeignent un jeu qui aurait pu redéfinir les standards du genre. Imaginez un mélange entre :
- La mobilité de Spider-Man (2018) : des grappins pour se balancer entre les buildings, des murs escaladables à la Dying Light, et des combats aériens dignes d’un Warframe.
- L’ambiance cyberpunk de Blade Runner 2049 : une ville étouffée sous la pluie, des néons qui se reflètent sur l’asphalte, et des quêtes aux relents de polar noir, avec des choix moraux ambigus.
- Le loot dynamique de Borderlands : des équipements qui modifient les capacités de mouvement (ex. : des bottes à propulsion pour des sauts surhumains), une mécanique rare dans les looter-shooters.
À titre de comparaison, Destiny 2 mise sur des environnements ouverts mais plats, où la verticalité est limitée. Anthem (2019) avait tenté une approche similaire avec ses exosquelettes volants, mais avait échoué faute de contenu solide. Blackbird, lui, semblait éviter ces écueils grâce à un système de quêtes branché et un univers cohérent, inspiré par des œuvres comme Cyberpunk 2077 (pour son côté "ville vivante") et Deus Ex: Human Revolution (pour ses thèmes transhumanistes). "C’était comme si on avait pris le meilleur de Destiny et qu’on l’avait plongé dans l’univers de Altered Carbon", décrit un testeur anonyme.
Le plus frustrant ? Ces mécaniques n’étaient pas que du wishful thinking. Des vidéos de développement (fuitées en 2024) montraient un prototype fonctionnel où les joueurs enchaînaient course-poursuites verticales, tirs en apesanteur, et infiltration furtive dans des buildings futuristes. "On avait l’impression de jouer à un film de science-fiction interactif", se souvient un développeur. Un potentiel gâché, d’autant que le marché des looter-shooters était (et reste) en pleine expansion, comme le prouvent les chiffres de Destiny 2 ou le succès surprise de Remnant 2 (2023).
Derrière l’annulation : la machine Microsoft et ses priorités
Pourquoi un jeu aussi prometteur a-t-il été abandonné ? La réponse tient en trois mots : restructuration, Activision, et actionnaires.
En 2023, Microsoft finalise le rachat d’Activision Blizzard pour 68,7 milliards de dollars, la plus grosse acquisition de son histoire. Résultat : une dette colossale et une pression accrue pour rentabiliser rapidement. Dans ce contexte, les projets jugés "trop risqués" deviennent des cibles faciles. Project Blackbird, malgré son potentiel, entre dans cette catégorie : un MMORPG cyberpunk sans licence établie, dans un créneau déjà occupé par Destiny 2 et Warframe.
Pire : l’annulation intervient alors que Microsoft licencie 9 000 employés dans ses divisions gaming (2024-2025), dont une partie significative chez ZeniMax. "Ils ont gardé les équipes sur les franchises bankables comme Elder Scrolls ou Fallout, et sacrifié le reste", explique un ancien manager. Parmi les victimes, 120 développeurs de Blackbird, dont des experts en design vertical – une compétence rare, aujourd’hui dispersée chez Ubisoft (pour Assassin’s Creed Hexe), Riot Games (projet MMORPG non annoncé), ou dans l’indie.
Le comble ? En 2025, le marché prouve que les looter-shooters ont encore de beaux jours devant eux. Destiny 2 génère 800 millions de dollars par an, Remnant 2 devient un succès critique, et même The Division Resurgence (mobile) trouve son public. "Blackbird aurait pu être un Destiny killer, mais Microsoft a préféré jouer la sécurité", regrette un analyste du secteur. Une décision d’autant plus incompréhensible que le budget du jeu (180M$) était inférieur à celui de Star Citizen (500M$ et counting), un projet qui survit grâce au crowdfunding – une piste que ZeniMax n’a jamais explorée pour Blackbird.
"Ils ont tué notre bébé" : le témoignage des développeurs
Derrière les chiffres et les stratégies d’entreprise, il y a des hommes et des femmes qui ont consacré près d’une décennie à ce projet. Leurs témoignages, recueillis sous anonymat, dessinent le portrait d’une équipe brisée mais fière.
"On savait que c’était ambitieux, mais quand on voyait les retours des testeurs, on se disait qu’on tenait quelque chose. Phil Spencer lui-même nous avait félicités après une démo. Puis un jour, on nous a annoncé que tout était annulé. Pas de transition, pas d’explication claire. Juste un mail." — Un level designer, aujourd’hui chez Ubisoft.
"Le pire, c’est de voir des mécaniques qu’on a inventées réapparaître ailleurs. Le système de grappins de Blackbird ? Retrouvé dans un jeu mobile chinois six mois plus tard. Nos idées volées, notre travail réduit à néant." — Un programmeur gameplay, passé dans l’indie.
Certains ont rebondi, comme Matt Firor, qui a rejoint un studio travaillant sur un MMO fantasy non annoncé. D’autres ont quitté l’industrie, désillusionnés. "J’ai passé sept ans à construire un monde, et en un clic, il a disparu. Comment faire confiance à nouveau à un grand éditeur après ça ?", confie un artiste 3D.
Le plus ironique ? Certains éléments de Blackbird pourraient ressusciter sous une autre forme. Des rumeurs évoquent un spin-off cyberpunk dans l’univers de The Elder Scrolls, reprenant une partie des assets du jeu annulé. "Ce serait le comble : voir notre travail recyclé dans une franchise qui, elle, a le droit de vivre", s’agace un ancien lead designer.
Blackbird vs. Star Citizen : deux visions opposées du développement
L’histoire de Project Blackbird contraste violemment avec celle de Star Citizen, un autre jeu ambitieux et coûteux, mais qui survit depuis 2012. Pourquoi l’un est-il enterré tandis que l’autre persiste ? La réponse tient à leur modèle économique.
Star Citizen (Cloud Imperium Games) :
- Budget : 500M$ et plus (le jeu le plus cher de l’histoire).
- Financement : Crowdfunding (plus de 600M$ levés via les joueurs).
- Statut : Toujours en développement, avec des mises à jour régulières.
- Risque : Élevé, mais sans pression actionnariale.
Project Blackbird (Microsoft/ZeniMax) :
- Budget : 180M$ (estimé).
- Financement : Interne, dépendant des décisions de Microsoft.
- Statut : Annulé après 7 ans.
- Risque : Jugé trop élevé pour un géant coté en Bourse.
La leçon est cruelle : dans l’industrie du jeu vidéo moderne, l’innovation ne survit que si elle est rentable à court terme – ou si elle échappe aux logiques traditionnelles (via le crowdfunding, l’indie, etc.). "Blackbird est mort parce qu’il dépendait d’un éditeur qui a décidé que le risque n’en valait pas la chandelle. Star Citizen vit parce que ses joueurs y croient encore", résume un observateur.
Un paradoxe qui interroge : et si les grands éditeurs n’étaient plus les gardiens de l’innovation, mais ses fosseurs ?
Pour Matt Firor, l’aventure continue ailleurs. Pour les joueurs, il ne reste que des rumeurs, des fuites, et l’espoir ténu qu’un jour, peut-être, un spirituel successeur voira le jour. En attendant, Blackbird reste le symbole d’une époque où les rêves des créateurs se heurtent de plus en plus souvent aux bilans trimestriels.
Et si la vraie leçon était là ? Dans un monde où Star Citizen prospère grâce à la foi de ses fans et où des jeux comme Baldur’s Gate 3 (développé pendant 6 ans sans pression excessive) deviennent des triomphes, Project Blackbird rappelle une vérité simple : parfois, les meilleures idées naissent en dehors des sentiers battus. Peut-être est-il temps pour l’industrie d’en tirer les conséquences.

