Il y a 95 jours
Quentin Tarantino vs Scorsese : "Son dernier chef-d'œuvre date de 2000 ?" - Le débat qui divise Hollywood
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Quand deux légendes s'affrontent : Tarantino remet en question 23 ans de carrière de Scorsese
Sur le podcast de Bret Easton Ellis, Quentin Tarantino a lancé une bombe : selon lui, Martin Scorsese n'aurait rien tourné d'aussi "captivant" que West Side Story (2021) de Spielberg depuis l'an 2000. Une déclaration qui a immédiatement déclenché une guerre de chiffres, d'opinions et de souvenirs cinéphiles. Entre les fans brandissant Les Infiltrés (2006) ou Killers of the Flower Moon (2023 - nommé aux Oscars 2024) comme contre-exemples, et les données critiques plaçant Scorsese au-dessus de Spielberg ce siècle, le débat révèle bien plus qu'une simple querelle de réalisateurs : une réflexion sur ce qui rend un film "mémorable".
A retenir :
- La phrase choc : Tarantino affirme que Scorsese n'a pas égalé West Side Story (Spielberg, 2021) depuis 2000
- Les contre-attaques : Killers of the Flower Moon (2023), The Irishman (2019) et Shutter Island (2010) cités comme preuves du génie intact de Scorsese
- Le paradoxe des chiffres : Scorsese devance Spielberg en notes critiques (78 vs 71/100 sur Metacritic), mais Spielberg le surpasse au box-office
- La question sous-jacente : Faut-il mesurer la "captivation" aux recettes, aux récompenses... ou à l'émotion pure ?
L'étincelle : quand Tarantino allume la mèche
Tout a commencé par une phrase, lâchée avec ce mélange de provocation et de sincérité qui caractérise Quentin Tarantino. Sur le podcast de l'écrivain Bret Easton Ellis, le réalisateur de Pulp Fiction et Once Upon a Time in Hollywood a déclaré, sans ambages : "Martin n’a pas fait un film aussi captivant que West Side Story depuis l’an 2000. Point." Un jugement lapidaire, surtout venant d’un cinéaste qui voue par ailleurs un culte à Scorsese – il a souvent cité Taxi Driver (1976) comme une influence majeure.
Mais pourquoi West Side Story précisément ? Le remake de Spielberg, sorti en 2021, est un ovni dans sa filmographie : une comédie musicale flamboyante, un hommage aux classiques hollywoodiens, et un succès critique (92% sur Rotten Tomatoes) malgré un échec relatif en salles (76M$ de recettes pour 100M$ de budget). Tarantino, lui, semble y voir l’archétype du film "captivant" – un terme qu’il n’a pas défini, laissant libre cours aux interprétations. Est-ce l’énergie visuelle ? L’émotion pure ? Ou simplement le fait que Spielberg, à 75 ans, ait osé un projet aussi risqué ?
La réaction ne s’est pas fait attendre. Sur Twitter (désormais X), le hashtag #ScorseseVsTarantino a explosé, avec des internautes listant frénétiquement les films de Scorsese post-2000 pour contredire le maître du cinéma post-moderne. Parmi les titres les plus cités : Les Infiltrés (Oscar du Meilleur Film en 2007), Shutter Island (2010, 86% sur Rotten Tomatoes), ou encore Le Loup de Wall Street (2013), qui a marqué les esprits par son excès débridé. Un utilisateur a même compilé une vidéo montage des "meilleures scènes de Scorsese depuis 2000" – un clip de 10 minutes qui a cumulé plus de 500 000 vues en 48h.
"Tarantino a oublié que Scorsese a réinventé le film de gangsters avec The Departed, exploré la folie humaine dans Shutter Island, et signé un chef-d’œuvre historique avec Killers of the Flower Moon. West Side Story est magnifique, mais comparé à ça ? Sérieusement ?" – @Cinephile4Ever, Twitter.
Derrière la polémique : deux visions du cinéma qui s'affrontent
Ce qui pourrait passer pour une simple passe d’armes entre deux monstres sacrés révèle en réalité un clash de philosophies artistiques. Tarantino, c’est le cinéma comme spectacle pur : dialogues ciselés, références pop culture, et une esthétique souvent exubérante (les couleurs saturées de Kill Bill, les plans stylisés de Django Unchained). Scorsese, lui, incarne depuis toujours un cinéma plus introspectif, où la psychologie des personnages prime sur l’action pure – même dans ses films les plus violents, comme Casino (1995) ou Gangs of New York (2002).
Preuve de cette divergence : leurs rapports à la musique. Tarantino utilise des bandes-sons iconiques (le surf rock dans Pulp Fiction, les morceaux soul dans Jackie Brown) comme des éléments narratifs à part entière. Scorsese, lui, collabore avec des compositeurs pour créer des partitions originales (Howard Shore pour Le Silence, Robbie Robertson pour Gangs of New York) qui servent l’immersion. Même leur façon de filmer la violence diffère : chez Tarantino, elle est souvent théâtrale, presque dansante (la scène du restaurant dans Inglourious Basterds) ; chez Scorsese, elle est crue, réaliste (le coup de pied dans la tête de Raging Bull).
Alors, quand Tarantino cite West Side Story comme étalon de la "captivation", il parle peut-être, sans le dire, d’un cinéma qui éblouit avant de faire réfléchir. À l’inverse, les défenseurs de Scorsese lui reprochent une forme de superficialité – un cinéma qui, selon eux, privilégie le style à la substance. "Tarantino fait des films pour cinéphiles, Scorsese fait des films sur les humains", résumait un critique du New Yorker en 2019.
"Les chiffres ne mentent pas" : ce que disent les données
Pour trancher (ou du moins, alimenter le débat), plongeons dans les statistiques. Depuis 2000, Martin Scorsese a réalisé 12 longs-métrages, contre 11 pour Spielberg. Mais c’est sur la qualité moyenne que Scorsese prend l’avantage :
- Moyenne Metacritic : 78/100 pour Scorsese (contre 71/100 pour Spielberg)
- Top 3 critique :
- Scorsese : The Departed (94), Killers of the Flower Moon (92), Hugo (83)
- Spielberg : Lincoln (86), Munich (78), West Side Story (76)
- Box-office moyen : Spielberg écrase Scorsese (300M$ vs 80M$ par film), mais avec des budgets bien plus élevés
- Récompenses : Scorsese a remporté 1 Oscar du Meilleur Film (The Departed), Spielberg 2 (Schindler’s List, Saving Private Ryan – mais avant 2000)
Un détail frappe : les films de Scorsese sont plus rentables proportionnellement. Killers of the Flower Moon (2023), tourné pour 200M$, en a rapporté 156M$ – un "échec" relatif, mais qui reste bien supérieur au ratio de West Side Story (76M$ pour 100M$ de budget). À l’inverse, Spielberg mise sur des blockbusters (Ready Player One, Indiana Jones 5) qui rapportent gros... mais divisent la critique.
Autre angle : l’influence culturelle. Les répliques de The Wolf of Wall Street ("Sell me this pen") ou les images de The Departed (le rat dans l’appartement) sont devenues virales, bien au-delà des cercles cinéphiles. West Side Story, lui, malgré ses qualités, n’a pas marqué la pop culture de la même manière. Un argument de plus pour les pro-Scorsese ?
Et si Tarantino avait (un peu) raison ? Le syndrome du "dernier grand film"
Au-delà des chiffres, une question persiste : et si Tarantino, malgré son ton provocateur, touchait un point sensible ? Celui de l’attente démesurée autour des réalisateurs légendaires. Scorsese, comme Coppola ou Eastwood, souffre peut-être du "syndrome du dernier chef-d’œuvre" : après un certain âge, chaque nouveau film est jugé à l’aune des classiques passés (Taxi Driver, Goodfellas).
Prenez Killers of the Flower Moon (2023). Salué par la critique (92% sur Rotten Tomatoes), nommé aux Oscars, le film a pourtant divisé : certains y voient un chef-d’œuvre sur le génocide des Osages, d’autres un Scorsese "trop sage", loin de la folie de Casino ou After Hours. Même chose pour The Irishman (2019) : un triomphe technique (les effets de rajeunissement numérique), mais une narration jugée trop lente par une partie du public.
À l’inverse, West Side Story a surpris par son audace : qui aurait parié sur Spielberg, le roi du divertissement, signant une comédie musicale aussi sombre, avec des chorégraphies aussi exigeantes ? Peut-être que Tarantino, en citant ce film, pointait justement cette capacité à renouveler les genres – là où Scorsese, malgré sa maîtrise, reste dans des territoires plus familiers (le crime, la culpabilité, la rédemption).
Un avis partagé par le critique Mark Kermode (BBC) : "Scorsese est un géant, mais depuis 2000, ses films les plus marquants (The Departed, Wolf of Wall Street) reprennent des thèmes qu’il a déjà explorés. Spielberg, lui, prend des risques fous – comme adapter une comédie musicale en 2021 !"
Le mot de la fin : un débat qui cache une vérité plus large
Cette polémique, au fond, dépasse largement Tarantino et Scorsese. Elle interroge ce que nous attendons des réalisateurs vieillissants : doivent-ils innover à tout prix, ou ont-ils le droit de perfectionner leur style ? Elle révèle aussi l’arbitraire des critères de "captivation" : un film comme Silence (2016), méditatif et lent, peut laisser indifférent en salles... mais hanter un spectateur des années plus tard. À l’inverse, West Side Story éblouit sur le moment, mais son impact s’estompe-t-il plus vite ?
Enfin, elle rappelle que le cinéma est un art subjectif – et c’est bien là sa magie. Ce qui est sûr, c’est que cette passe d’armes aura au moins un mérite : pousser les spectateurs à (re)découvrir les filmographies des deux hommes. Et ça, ni Tarantino ni Scorsese ne pourraient s’en plaindre.
La déclaration de Tarantino aura eu le mérite de raviver une passion trop souvent oubliée : celle des débats de comptoir sur le cinéma. Entre les chiffres implacables (Scorsese devance Spielberg en notes critiques), les arguments esthétiques (l’audace formelle vs la profondeur psychologique) et les souvenirs personnels de chaque spectateur, une chose est sûre : cette polémique n’aura pas de vainqueur. Juste des gagnants – nous, les amateurs de cinéma, qui aurons (re)vu The Departed, Killers of the Flower Moon, ou West Side Story avec un œil neuf.
Et si la vraie leçon était là ? Dans un monde où les algorithmes dictent nos goûts, ces clashes rappellent que le cinéma reste un art vivant, fait de passions, de contradictions... et parfois, d’un peu de provocation bien placée.

