Il y a 55 jours
Ubisoft ferme son studio d’Halifax : 71 licenciements et l’ombre d’un syndicat
h2
Pourquoi Ubisoft ferme-t-il son studio d’Halifax, mettant fin à 71 emplois et à des projets mobiles comme Rainbow Six Mobile et Assassin’s Creed Rebellion ? Entre déclin des revenus, stratégie de "rationalisation" et création récente d’un syndicat, cette décision soulève des questions sur l’avenir du mobile gaming chez l’éditeur français. Décryptage d’une fermeture qui fait polémique.
A retenir :
- 71 licenciements : Ubisoft ferme son studio d’Halifax, spécialisé dans les jeux mobiles, malgré des titres comme Rainbow Six Mobile (2023) et Assassin’s Creed Rebellion (2018).
- Un timing suspect : la fermeture est annoncée quelques semaines après la création d’un syndicat par les employés, bien qu’Ubisoft affirme que la décision était déjà prise.
- Des revenus insuffisants : Assassin’s Creed Rebellion n’atteignait pas les 5M$ mensuels espérés en microtransactions (source : Sensor Tower), tandis que Rainbow Six Mobile peignait à rivaliser avec Call of Duty: Mobile (100M+ téléchargements en 2024).
- Stratégie contrastée : alors qu’Ubisoft investit 1 milliard d’euros avec Tencent pour relancer des licences, le studio mobile canadien est sacrifié au nom de la "rationalisation".
- Risque de fermeture des serveurs : comme pour Ghost Recon Frontline (abandonné en 2022 après 10 mois), les joueurs craignent un arrêt progressif des deux titres.
- Un coup dur pour le mobile gaming : cette décision interroge sur l’engagement d’Ubisoft dans un secteur pourtant en croissance, dominé par des concurrents comme Activision ou Supercell.
Halifax, victime collatérale de la "rationalisation" d’Ubisoft
Le 12 juin 2024, Ubisoft a officiellement confirmé la fermeture de son studio d’Halifax, au Canada, entraînant la suppression de 71 postes. Une décision brutale pour ce site ouvert en 2015, spécialisé dans le développement de jeux mobiles free-to-play. Parmi ses productions phares : Rainbow Six Mobile (sorti en 2023) et Assassin’s Creed Rebellion (2018), deux titres qui n’ont jamais réussi à s’imposer face à la concurrence. Selon un porte-parole de l’éditeur, cette fermeture s’inscrit dans une stratégie de "rationalisation des coûts" lancée dès 2022, visant à recentrer les ressources sur des projets "plus rentables et stratégiques".
Pourtant, le choix d’Halifax interroge. Le studio employait des talents expérimentés, dont certains avaient travaillé sur des licences historiques comme Far Cry ou Watch Dogs avant leur transition vers le mobile. "C’est un gaspillage de compétences", dénonce un ancien employé sous couvert d’anonymat, qui évoque un "manque de vision claire" pour le secteur mobile chez Ubisoft. D’autant que l’éditeur avait pourtant affiché des ambitions fortes dans ce domaine, avec des annonces tonitruantes comme celle de The Division Resurgence (finalement annulé en 2023).
Syndicalisation : un hasard de calendrier ?
La polémique enfle quand on découvre que la fermeture est annoncée à peine quelques semaines après la création d’un syndicat par les employés d’Halifax – une première dans l’histoire d’Ubisoft Canada. Officiellement, l’éditeur nie tout lien : "Cette décision a été prise bien avant, dans le cadre de notre plan global", assure-t-on du côté de la communication. Pourtant, pour Jason Schreier, journaliste spécialisé chez Bloomberg, "le timing est trop parfait pour être une coïncidence". Il rappelle que les syndicats dans le jeu vidéo sont souvent perçus comme une menace par les grands éditeurs, craignant une remise en cause de leur modèle de production.
Cette fermeture s’ajoute à une série de mesures impopulaires : licenciements massifs chez Ubisoft Montréal en 2023 (100 postes supprimés), abandon de projets comme Skull & Bones (après 10 ans de développement), ou encore la vente de ses parts dans Gameloft. "Ubisoft semble privilégier les gros budgets AAA au détriment des expériences plus modestes, même si elles sont rentables à long terme", analyse Nicolas Turcey, expert en économie du jeu vidéo. Une stratégie risquée, alors que le marché du mobile représente plus de 50% des revenus mondiaux du jeu vidéo (source : Newzoo 2024).
Rainbow Six Mobile et Assassin’s Creed Rebellion : vers une mort lente ?
Que deviennent les deux titres phares du studio ? Pour Rainbow Six Mobile, sorti en septembre 2023, les joueurs redoutent le pire. Malgré des mécaniques solides et une fidélité remarquable à l’univers Tom Clancy, le jeu a peiné à concurrencer Call of Duty: Mobile (qui a dépassé les 100 millions de téléchargements en 2024). "Les mises à jour se font déjà plus rares", constate un streamer spécialisé, @R6Leaks, sur Twitter. "Si Ubisoft abandonne le titre, ce sera une nouvelle preuve que le mobile n’est pas une priorité pour eux."
Quant à Assassin’s Creed Rebellion, lancé en 2018, son sort semble scellé. Ce jeu de stratégie au tour par tour, inspiré de l’univers des Assassins, avait séduit par son approche originale, mais ses revenus en microtransactions n’ont jamais décollé. Selon les données de Sensor Tower, il générait moins de 5 millions de dollars par mois en 2023 – un chiffre très en dessous des attentes pour un titre portant une licence aussi forte. "C’est un jeu qui méritait mieux", regrette Marie, une joueuse française interrogée par nos soins. "Ubisoft l’a laissé mourir à petit feu, sans vraie communication ni événements pour relancer l’intérêt."
Aucun communiqué officiel n’a confirmé l’arrêt des deux jeux, mais l’histoire se répète : en 2022, Ghost Recon Frontline avait été abandonné après seulement 10 mois d’exploitation, malgré des investissements colossaux. Les joueurs de Rainbow Six Mobile et Assassin’s Creed Rebellion peuvent donc s’attendre, au mieux, à une maintenance minimale, et au pire, à une fermeture des serveurs d’ici 12 à 18 mois.
Tencent, le milliard d’euros et les priorités floues d’Ubisoft
Ironie du sort : alors qu’Ubisoft ferme un studio mobile, l’éditeur vient de sceller un partenariat historique avec Tencent. Annoncée en mars 2024, cette coentreprise est dotée d’un budget faramineux de 1 milliard d’euros, avec pour objectif de "développer et publier des jeux AAA et mobiles" en Chine et à l’international. Parmi les licences concernées : Assassin’s Creed, Far Cry et The Division. "Comment justifier la fermeture d’Halifax dans ce contexte ?", s’interroge Thomas, un investisseur actionnaire d’Ubisoft. "Soit le mobile n’est pas rentable – mais alors pourquoi s’associer avec Tencent ? Soit c’est une question de contrôle, et Ubisoft préfère externaliser plutôt que de gérer en interne."
Cette contradiction souligne un problème plus large : Ubisoft semble tiraillé entre plusieurs stratégies. D’un côté, des blockbusters AAA comme Assassin’s Creed Shadows (prévu pour 2024), de l’autre, des expériences mobiles ou live-service qui peinent à trouver leur public. "Ils veulent être partout, mais sans vraiment s’engager", résume Cédric, un développeur indépendant. Résultat : des studios ferment, des jeux sont abandonnés, et les joueurs comme les employés paient le prix fort.
Et maintenant ? L’avenir incertain du mobile chez Ubisoft
Avec la fermeture d’Halifax, Ubisoft perd une expertise précieuse en développement mobile. Pourtant, le marché continue de croître : en 2024, les jeux sur smartphone représentent 90 milliards de dollars de revenus (source : App Annie), soit près de la moitié du marché mondial du jeu vidéo. Des concurrents comme Supercell (Clash of Clans), Niantic (Pokémon GO) ou même Riot Games (League of Legends: Wild Rift) prouvent qu’il est possible de réussir dans ce secteur.
Alors, Ubisoft va-t-il définitivement tourner le dos au mobile ? Pas sûr. Des rumeurs évoquent un nouveau projet Assassin’s Creed pour smartphones, développé en collaboration avec NetEase. Mais après l’échec relatif de Rebellion et la fermeture d’Halifax, les joueurs ont de quoi douter. "S’ils reviennent sur mobile, il leur faudra une approche radicalement différente", estime Julien Chièze, rédacteur en chef de Gamekult. "Moins de free-to-play agressifs, plus de contenu solo ou narratif, comme ce qu’a fait Square Enix avec Dragon Quest VIII sur mobile."
En attendant, les 71 employés d’Halifax doivent se reconvertir, et les joueurs de Rainbow Six Mobile et Assassin’s Creed Rebellion se préparent au pire. Une page se tourne, et elle laisse un goût amer : celui d’un géant du jeu vidéo qui semble avoir perdu de vue l’équilibre entre ambition et réalisme.

