Il y a 104 jours
Ubisoft révèle les raisons derrière l'échec commercial de ses nouveaux jeux : une industrie en pleine mutation
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Ubisoft sonne l'alarme : le modèle traditionnel du jeu vidéo à 70€ est en train de s'effondrer. Entre la concurrence des abonnements, des free-to-play et le désintérêt croissant des joueurs pour les lancements "premium", le géant français traverse une crise sans précédent. Avec des licences phares comme Assassin's Creed Shadows ou Star Wars Outlaws qui peinent à convaincre, et des projets annulés comme The Division: Heartland, l'éditeur doit repenser sa stratégie sous la pression des actionnaires et de son partenaire chinois Tencent.
A retenir :
- Chute libre : Ubisoft admet que ses jeux "peinent à atteindre les ventes d'antan", avec un modèle à 70€ "en perte de vitesse"
- Concurrence féroce : Les joueurs se tournent vers les abonnements (Xbox Game Pass), les free-to-play (Fortnite, Genshin Impact) et le cloud gaming
- Crise interne : Licenciements massifs, restructuration et report soudain de son rapport financier avant l'AG – un signe de turbulence
- Assassin's Creed Shadows : Le pari risqué d'Ubisoft pour 2024, avec un ralentissement forcé de la production pour éviter un nouvel échec
- Dépendance à Tencent : Les franchises clés (Assassin's Creed, Far Cry) désormais gérées par une filiale contrôlée par le géant chinois
Le déclin du jeu "premium" : quand Ubisoft tire la sonnette d'alarme
Le dernier rapport financier d’Ubisoft, publié discrètement au Royaume-Uni avant d’être repris par CityAM, dresse un constat sans appel : le modèle traditionnel du jeu vidéo à prix plein – ces titres vendus entre 70 et 80€ en une seule transaction – est "en perte d’omniprésence". Pire, l’éditeur français admet que "les consommateurs jouent moins", une phrase choc qui résume la crise profonde que traverse l’industrie. Les joueurs, autrefois fidèles aux lancements "AAA" annuels, se détournent désormais vers des alternatives moins coûteuses : abonnements (Xbox Game Pass, PlayStation Plus), jeux gratuits (Fortnite, Apex Legends) ou titres "live-service" conçus pour durer des années (Genshin Impact, Destiny 2).
Pour Ubisoft, cette transition est brutale. Là où un Assassin’s Creed ou un Far Cry pouvaient autrefois écouler 10 à 15 millions d’exemplaires en quelques mois, les ventes actuelles peinent à atteindre la moitié de ces chiffres, même pour des licences établies. "Les exceptions notables se font rares", écrit l’éditeur, citant en exemple le succès isolé de Hogwarts Legacy (Warner Bros.) ou The Legend of Zelda: Tears of the Kingdom (Nintendo) en 2023. Mais pour Ubisoft, même ses franchises historiques ne sont plus des valeurs sûres.
Cette situation n’est pas nouvelle. Dès 2019, des analystes comme Piers Harding-Rolls (Ampere Analysis) alertaient sur la "fatigue des joueurs" face aux sorties AAA répétitives. Mais Ubisoft, accroché à son modèle, a continué à produire des jeux comme Ghost Recon Breakpoint (2019) ou Watch Dogs: Legion (2020), deux échecs commerciaux cuisants. Aujourd’hui, l’éditeur paie le prix de son inertie.
Assassin’s Creed Shadows : le dernier espoir d’un géant en difficulté
En 2024, tous les espoirs d’Ubisoft reposent sur Assassin’s Creed Shadows, annoncé pour novembre. Mais même ce titre, présenté comme le "plus ambitieux" de la saga, a vu son développement ralentir. Selon nos sources, Ubisoft Québec a dû repousser plusieurs projets (dont le remake de Black Flag et le spin-off multijugateur) pour se concentrer sur Shadows, un jeu qui mise sur un duo de protagonistes (un shinobi japonais et une ninja) et une reconstruction méticuleuse du Japon féodal.
Pourtant, les signes de méfiance sont là. Les précommandes, traditionnellement un indicateur clé pour Ubisoft, seraient "en dessous des attentes", selon un employé sous couvert d’anonymat. Pire, le jeu arrive dans un contexte où la concurrence est féroce : Black Myth: Wukong (Game Science) et Rise of the Ronin (Team Ninja) ont déjà écrémé une partie du public amateur de jeux historiques japonais. "Ubisoft mise tout sur Shadows, mais si ce jeu déçoit, c’est toute la stratégie de la marque qui sera remise en question", confie un analyste de Newzoo.
L’éditeur a aussi révélé qu’il travaillait sur Assassin’s Creed Hexe, un spin-off centré sur la sorcellerie en Europe, ainsi qu’un remake de Black Flag – deux projets qui pourraient être retardés si Shadows ne performe pas. Une source interne évoque même un "plan B" : accélérer le développement de jeux mobiles (comme Assassin’s Creed Jade) pour compenser les pertes.
L’échec cuisant de Star Wars Outlaws et la malédiction des "live-service"
Si Assassin’s Creed Shadows représente l’avenir, Star Wars Outlaws (sorti en août 2024) incarne l’échec présent. Développé par Ubisoft Massive (The Division), ce jeu d’action-aventure en monde ouvert était censé être "le Hitman dans l’univers Star Wars". Pourtant, malgré un budget estimé à 200 millions de dollars, le titre a été un fiasco commercial, avec des ventes inférieures à 2 millions d’exemplaires en trois mois.
Les raisons ? Un gameplay répétitif, des bugs persistants, et surtout, une concurrence écrasante : Star Wars Jedi: Survivor (Respawn) avait déjà comblé les fans de la licence en avril 2023. "Outlaws est arrivé trop tard, avec trop peu d’innovation", résume Daniel Ahmad, analyste chez Niko Partners. Pire, le jeu a souffert de la comparaison avec Red Dead Redemption 2, souvent cité comme référence du genre.
Mais le vrai problème d’Ubisoft réside dans son incapacité à percer dans le marché des jeux en tant que service (GaaS). Malgré des investissements colossaux, des titres comme XDefiant (un shooter multijugateur) ou The Division: Heartland (un battle royale) ont été annulés ou reportés sine die. "Ubisoft a gaspillé des centaines de millions en essayant de copier Fortnite ou Call of Duty Warzone, sans comprendre que ces jeux reposent sur des écosystèmes déjà établis", explique un ancien employé de Ubisoft Annecy.
Tencent au secours ? Quand Ubisoft perd le contrôle de ses franchises
Face à ces échecs à répétition, Ubisoft a dû se résoudre à une solution radicale : céder le contrôle de ses licences les plus rentables à une filiale indépendante, financée par Tencent. Cette entité, baptisée "Ubisoft Starbreeze" (nom provisoire), gérera désormais Assassin’s Creed, Far Cry, et The Division, avec une autonomie accrue – et une pression accrue pour générer des profits.
Pour les employés, cette restructuration est un "coup de poignard". "On nous a vendu cette alliance avec Tencent comme une opportunité, mais en réalité, c’est une perte de souveraineté créative", confie un développeur sous le couvert de l’anonymat. D’autant que Tencent, connu pour son approche "data-driven", pourrait imposer des choix artistiques plus "grand public", au détriment de l’identité des franchises.
Cette dépendance à Tencent s’est aussi traduite par des licenciements massifs : plus de 1 200 postes supprimés depuis 2023, soit 15% des effectifs. Les studios canadiens (Montréal, Toronto) ont été particulièrement touchés, avec des équipes entières délocalisées vers la Chine. "Ubisoft n’est plus un éditeur français, mais une coquille vide sous influence asiatique", résume un syndicaliste.
2025 : l’année de tous les dangers pour Ubisoft
Avec un cours de l’action en chute libre (–40% depuis janvier 2024) et un rapport financier reporté à la dernière minute avant l’Assemblée Générale, Ubisoft entre dans une zone de turbulence inédite. Les actionnaires, menés par les fonds Vivendi et Tencent, exigent des résultats rapides. Pourtant, les projets à venir sont loin d’être assurés :
- Skull and Bones (2025) : Un jeu pirate en monde ouvert déjà reporté cinq fois. Les bêta-tests internes seraient "catastrophiques".
- Beyond Good & Evil 2 : En développement depuis 2016, ce titre est devenu une blague dans l’industrie. Son annulation semble probable.
- Un nouveau Splinter Cell : Annoncé en 2021, aucune image n’a été dévoilée depuis. Les rumeurs évoquent un reboot en open-world, un choix risqué.
Face à ce tableau noir, certains observateurs évoquent un rachat pur et simple par Tencent ou Sony. "Ubisoft a encore des atouts, comme ses licences et ses studios, mais si Shadows échoue, la valeur de l’entreprise pourrait s’effondrer", prédit Serge Hascoët, ancien directeur créatif du groupe. Dans ce scénario, les franchises phares pourraient être vendues à la découpe, comme ce fut le cas pour THQ en 2013.
Une chose est sûre : l’ère des jeux à 70€, portés par le seul nom d’Ubisoft, est révolue. L’éditeur doit désormais choisir entre une révolution radicale (abandon du AAA pour se concentrer sur le mobile et le free-to-play) ou une lente agonie, étouffé par ses dettes et ses échecs répétés.
La crise qu’affronte Ubisoft n’est pas seulement financière, mais existentielle. En refusant de s’adapter assez tôt au changement des habitudes des joueurs, l’éditeur a laissé filer des années de transition vers les abonnements et les jeux gratuits. Aujourd’hui, même ses licences les plus solides, comme Assassin’s Creed, ne suffisent plus à garantir des ventes record. Avec Assassin’s Creed Shadows comme dernier pari en 2024, Ubisoft joue son avenir sur un seul dés – un scénario risqué, surtout quand on sait que Tencent guette dans l’ombre, prêt à prendre les rênes si les résultats ne suivent pas.
Pour les joueurs, cette situation soulève une question cruciale : Ubisoft peut-il encore innover, ou est-il condamné à recycler ses franchises jusqu’à l’épuisement ? Les prochains mois seront décisifs. Si Shadows échoue, l’éditeur pourrait bien devenir le prochain Konami – un géant endormi, survivant grâce à ses vieux succès et à ses machines à sous mobiles. À moins qu’un miracle ne se produise.
Une chose est certaine : l’industrie du jeu vidéo ne sera plus jamais la même. Et Ubisoft, autrefois symbole du jeu français, en est aujourd’hui le symptôme le plus alarmant.

