Il y a 34 jours
Valve face à une action collective de 900 millions de dollars pour abus de position dominante
h2
Une action collective historique contre Valve pourrait redéfinir les règles du marché des jeux PC. Accusée d’abus de position dominante, la plateforme Steam se voit reprocher des pratiques anticoncurrentielles, notamment ses clauses de parité et ses commissions jugées excessives.
A retenir :
- Une action collective de 901 millions de dollars autorisée par un tribunal britannique contre Valve pour monopole.
- Steam accusé d’imposer des clauses de parité de plateforme limitant la concurrence et les choix des développeurs.
- Les commissions de 30% sur les microtransactions et DLC pointées du doigt comme un frein à la compétitivité.
- Valve conteste la méthodologie de l’action collective, mais le tribunal a rejeté ses arguments préliminaires.
- Des procédures similaires en cours aux États-Unis, avec des développeurs comme Wolfire Studios en première ligne.
Steam sous le feu des projecteurs : quand le géant vacille
Le 15 janvier 2026, le Tribunal d’appel de la concurrence du Royaume-Uni a donné son feu vert à une action collective sans précédent contre Valve, propriétaire de la plateforme Steam. Portée par l’activiste des droits numériques Vicki Shotbolt, cette procédure vise à obtenir 656 millions de livres (soit environ 901 millions de dollars) de dommages et intérêts pour les 14 millions de joueurs britanniques ayant effectué des achats sur Steam depuis 2018. Les accusations ? Abus de position dominante, imposition de clauses anticoncurrentielles et maintien de commissions jugées abusives. Une décision qui pourrait ébranler l’équilibre du marché des jeux PC, où Steam règne en maître depuis près de deux décennies.
Pour comprendre l’ampleur de cette affaire, il faut remonter aux origines de Steam. Lancée en 2003, la plateforme a révolutionné la distribution numérique des jeux vidéo en offrant aux joueurs un accès instantané à des milliers de titres. Mais avec une part de marché estimée à plus de 70% sur PC, Steam est devenu un passage quasi obligatoire pour les développeurs et éditeurs. Une position hégémonique qui, selon les plaignants, a permis à Valve d’imposer des règles du jeu défavorables à la concurrence. Parmi les pratiques incriminées : les clauses de parité de plateforme, qui obligent les éditeurs à proposer leurs jeux aux mêmes conditions (prix, promotions, DLC) sur toutes les boutiques en ligne, sous peine de sanctions. Une mesure qui, selon Shotbolt, "étouffe l’innovation et limite les choix des consommateurs".
La guerre des commissions : 30%, une norme devenue insoutenable ?
Au cœur du litige se trouve également la fameuse commission de 30% prélevée par Steam sur chaque transaction. Un pourcentage qui, bien que standard dans l’industrie (Epic Games Store, Google Play, App Store), est aujourd’hui remis en question. Les détracteurs de Valve soulignent que cette commission s’applique non seulement aux ventes de jeux, mais aussi aux microtransactions et aux DLC, même pour des titres achetés ailleurs. "Imaginez acheter une voiture chez un concessionnaire, puis devoir payer 30% de plus pour chaque option supplémentaire, uniquement parce que le constructeur l’impose", illustre un développeur indépendant sous couvert d’anonymat.
Cette pratique, combinée aux clauses de parité, crée un effet de verrouillage : les joueurs sont incités à rester sur Steam pour éviter des frais supplémentaires, tandis que les développeurs n’ont d’autre choix que de se plier aux règles de Valve s’ils veulent toucher le plus large public possible. Une situation qui a poussé des acteurs comme Epic Games à se positionner en alternative, avec une commission réduite à 12% et des exclusivités temporaires pour attirer les joueurs. Tim Sweeney, PDG d’Epic, a d’ailleurs réagi à l’affaire en déclarant : "Dans certaines transactions, Epic gagne. Dans d’autres, Steam gagne. Mais une chose est constante : les joueurs et les développeurs gagnent à avoir plus d’options et de meilleures offres."
Les conséquences de ces pratiques sont multiples. D’un côté, les petits studios peinent à négocier des conditions plus avantageuses, tandis que les géants comme Electronic Arts ou Ubisoft bénéficient de traitements de faveur. De l’autre, les joueurs voient les prix des jeux et des DLC rester élevés, faute de concurrence réelle. Remedy Entertainment, qui a récemment défendu son choix de publier Alan Wake 2 sur l’Epic Games Store, a ainsi été critiqué par une partie de la communauté, illustrant les tensions autour de ces enjeux.
Derrière les coulisses : les arguments de Valve et les précédents juridiques
Valve n’a pas tardé à réagir à cette action collective. Dans sa défense préliminaire, la société a soulevé plusieurs arguments pour tenter de faire rejeter la plainte. D’abord, elle a contesté le manque de précision des allégations, notamment concernant la structure exacte de ses commissions et leur impact réel sur les consommateurs. Ensuite, elle a pointé du doigt les difficultés méthodologiques pour identifier les 14 millions de plaignants potentiels, notamment les mineurs, dont les achats pourraient être couverts par le compte parental.
Pourtant, le tribunal a estimé que ces arguments ne suffisaient pas à stopper la procédure. Une décision qui s’inscrit dans une tendance juridique mondiale visant à encadrer les pratiques des géants du numérique. Aux États-Unis, Valve fait déjà face à une action similaire depuis 2021, initiée par les développeurs Wolfire Studios et Dark Catt Studios. Ces derniers accusent Steam d’avoir "monopolisé le marché des jeux PC" en utilisant des clauses contractuelles abusives. Une affaire toujours en cours, mais qui pourrait servir de précédent si l’action britannique aboutit.
Historiquement, Valve a toujours défendu ses pratiques au nom de la stabilité du marché. Gabe Newell, cofondateur de l’entreprise, a plusieurs fois souligné que les commissions de 30% permettaient de financer les infrastructures de Steam (serveurs, mises à jour, support client) et d’assurer une expérience utilisateur cohérente. Pourtant, avec l’émergence de plateformes alternatives comme l’Epic Games Store, le Microsoft Store ou même des solutions auto-hébergées, cette justification est de plus en plus contestée. "Le problème n’est pas la commission en elle-même, mais le fait que Valve utilise sa position dominante pour imposer des règles qui étouffent toute concurrence", analyse Dr. Joost van Dreunen, expert en économie du jeu vidéo à la NYU Stern School of Business.
Un marché en mutation : vers une nouvelle ère pour les jeux PC ?
Si l’action collective britannique aboutit, les répercussions pourraient être majeures. D’abord, Valve pourrait être contraint de réviser ses clauses de parité, voire de réduire ses commissions. Une telle décision ouvrirait la voie à une concurrence accrue entre les plateformes, avec des offres plus avantageuses pour les joueurs et les développeurs. Ensuite, cela pourrait encourager d’autres actions similaires en Europe et ailleurs, comme c’est déjà le cas avec les procédures antitrust contre Apple et Google.
Pour les joueurs, cela signifierait potentiellement des prix plus bas, des promotions plus fréquentes et une plus grande liberté de choix. Pour les développeurs, cela pourrait se traduire par une meilleure rémunération et la possibilité de négocier des partenariats exclusifs sans craindre des représailles. "C’est une opportunité de rééquilibrer le marché en faveur des créateurs et des consommateurs", estime Mike Rose, fondateur du label No More Robots.
Cependant, certains experts mettent en garde contre un scénario trop optimiste. "Valve a les moyens de se battre pendant des années devant les tribunaux, et même en cas de défaite, elle pourrait trouver des moyens de contourner les règles", prévient Serkan Toto, analyste chez Kantan Games. De plus, une fragmentation accrue du marché pourrait compliquer la vie des joueurs, obligés de gérer plusieurs bibliothèques de jeux sur différentes plateformes.
Quoi qu’il en soit, cette affaire marque un tournant dans l’histoire de l’industrie du jeu vidéo. Elle rappelle que même les géants comme Valve ne sont pas à l’abri des régulations antitrust, surtout à une époque où les gouvernements du monde entier durcissent leur position contre les monopoles numériques. En 2023, l’Union européenne a ainsi adopté le Digital Markets Act (DMA), qui impose aux "contrôleurs d’accès" comme Steam des obligations strictes en matière de concurrence. Une législation qui pourrait servir de cadre pour de futures actions en justice.
Le futur de Steam : entre adaptation et résistance
Face à ces défis, Valve a déjà commencé à ajuster sa stratégie. En 2024, la société a introduit des commissions dégressives pour les jeux générant plus de 10 millions de dollars de revenus, une mesure visant à apaiser les gros éditeurs. Elle a également assoupli certaines règles concernant les mods et les outils de création, permettant aux développeurs de vendre leurs contenus générés par les joueurs (UGC) sans passer systématiquement par le marché Steam.
Pourtant, ces changements restent limités et ne remettent pas en cause les fondements du modèle économique de Valve. "Valve a toujours été une entreprise très secrète, et elle n’a pas l’habitude de céder sous la pression", note Jason Schreier, journaliste spécialisé chez Bloomberg. Une résistance qui pourrait s’avérer coûteuse, à la fois financièrement et en termes d’image. Déjà, des développeurs comme CD Projekt Red ou Devolver Digital ont commencé à diversifier leurs canaux de distribution, réduisant leur dépendance à Steam.
À long terme, le véritable enjeu pour Valve sera de trouver un équilibre entre la préservation de son modèle économique et l’adaptation aux nouvelles réalités du marché. Une chose est sûre : avec des procédures judiciaires en cours des deux côtés de l’Atlantique et une concurrence de plus en plus agressive, l’ère de la domination sans partage de Steam touche peut-être à sa fin. "Le jeu vidéo est une industrie en constante évolution, et ceux qui refusent de s’adapter finissent par disparaître", conclut Dr. Mia Consalvo, professeure en études des médias à l’Université Concordia.
L’action collective contre Valve marque un tournant dans l’histoire du marché des jeux PC. Si elle aboutit, elle pourrait redéfinir les règles du jeu pour les plateformes de distribution, au bénéfice des développeurs et des joueurs. Pourtant, le chemin est encore long, et Valve dispose de ressources considérables pour se défendre.
Quoi qu’il advienne, cette affaire rappelle une vérité fondamentale : dans un marché aussi dynamique que celui du jeu vidéo, aucune position dominante n’est éternelle. Les géants d’aujourd’hui pourraient bien devenir les dinosaures de demain s’ils ne parviennent pas à s’adapter aux attentes changeantes des consommateurs et aux exigences des régulateurs.
Une chose est certaine : en janvier 2026, le paysage du jeu PC est plus incertain que jamais, et les prochains mois s’annoncent décisifs pour l’avenir de Steam et de ses concurrents.

