Il y a 70 jours
Corée du Sud vs Arabie Saoudite : la bataille secrète pour les Jeux Olympiques Esports
h2
Alors que l’Arabie saoudite recule, la Corée du Sud avance ses pions pour devenir l’hôte des premiers Olympic Esports Games. Entre enjeux technologiques, rivalités géopolitiques et défis culturels, Séoul mise sur son héritage gaming pour transformer l’essai. Mais le CIO et les fans d’esport ont-ils la même vision ?
A retenir :
- La Corée du Sud, berceau de l’esport avec StarCraft et League of Legends, se profile comme favorite pour accueillir les OEG après l’échec des négociations avec l’Arabie saoudite.
- Un forum parlementaire à Séoul révèle une stratégie double : promouvoir l’innovation tech (IA, GPU) et contrer l’influence chinoise et saoudienne dans l’esport.
- KeSPA propose un modèle audacieux : plusieurs éditions consécutives à Séoul pour en faire la "Roland-Garros de l’esport".
- Problème majeur : le CIO privilégie les "sports virtuels" (simulations olympiques), alors que 88% des fans suivent des jeux comme VALORANT ou PUBG (source : Newzoo 2023).
- L’Esports World Cup saoudienne (60M$ en 2024) pourrait rendre les OEG obsolètes avant même leur lancement.
- Dilemme coréen : miser sur des titres locaux (FC Online, Lost Ark) ou adopter les standards internationaux comme Fortnite ou Counter-Strike 2 ?
22 décembre 2023 : le jour où Séoul a basculé dans la course aux OEG
Dans une salle du Parlement sud-coréen, l’atmosphère était électrique ce 22 décembre. Autour de la table : des députés, des champions olympiques, des PDG de géants du gaming comme Krafton (PUBG) ou NCSoft (Lineage), et des représentants de la KeSPA, l’association qui régit l’esport national depuis 2000. Le sujet ? Comment faire de la Corée du Sud la capitale mondiale des Olympic Esports Games, ces Jeux Olympiques 2.0 que le Comité International Olympique (CIO) rêve de lancer d’ici 2025.
L’opportunité est tombée du ciel : après des mois de négociations tendues, l’Arabie saoudite – favorite initiale grâce à ses pétrodollars et son Esports World Cup à 60 millions de dollars – a vu son projet rejeté par le CIO pour des raisons jamais officiellement clarifiées. "Un cadeau empoisonné"*, murmure un participant sous couvert d’anonymat. Car si Séoul a les atouts pour reprendre le flambeau, le chemin est semé d’embûches.
Pourquoi la Corée du Sud ? L’ADN d’une nation esport
Imaginons un instant un pays où :
- StarCraft est diffusé à la télévision nationale comme du football en Europe,
- les joueurs de League of Legends sont des stars aussi célébrées que les K-pop idols,
- les PC bangs (cybercafés) pullulent dans chaque quartier, ouverts 24h/24,
- le gouvernement a inscrit l’esport comme "industrie culturelle prioritaire" dès 2014.
Ce pays, c’est la Corée du Sud. Avec un marché du jeu vidéo pesant 7,3 milliards de dollars en 2023 (3e mondial derrière la Chine et les États-Unis), et des infrastructures capables d’accueillir 50 000 spectateurs pour une finale de LoL Worlds (comme au Stade de la Coupe du Monde de Séoul en 2022), la péninsule a tout pour plaire. Sauf peut-être une chose : l’unité.
Kim Cheol-hak, secrétaire général de la KeSPA, le reconnaît : "Nous avons les meilleurs joueurs, les meilleures équipes, mais nous manquons de cohésion politique. La Chine aligne ses ministères derrière Honor of Kings ; nous, on se chamaille entre PUBG et FC Online pour savoir qui représentera le pays."
Géopolitique du clic : la guerre froide du gaming
Derrière les écrans et les sourires diplomatiques, c’est une guerre d’influence qui se joue. D’un côté, la Chine, avec son géant Tencent (propriétaire de Riot Games, éditeur de League of Legends) et son modèle centralisé. De l’autre, l’Arabie saoudite, qui inonde le marché avec des chèques à 8 chiffres pour attirer les tournois (comme la récente acquisition des droits du Gamers8 jusqu’en 2030). Au milieu, la Corée du Sud, coincée entre deux feux.
Jin Jong-oh, double médaillé d’or olympique en tir, résume la situation : "Le CIO cherche à rajeunir son image. Nous, on veut éviter que l’esport devienne un outil de soft power pour des régimes qui n’ont rien à voir avec nos valeurs. Mais attention : si on rate ce coche, ce sont nos jeux, nos technologies, nos talents qui seront marginalisés."
La stratégie sud-coréenne ? Jouer la carte de l’innovation technologique. Le député Koh Dong-jin insiste : "Nos GPU Samsung et nos puces SK Hynix équipent 60% des PC gaming mondiaux. Les OEG pourraient être le laboratoire parfait pour montrer comment l’IA générative peut révolutionner les compétitions, via des arbitrages automatisés ou des replays interactifs." Une vision qui séduit le CIO, obsédé par l’idée de "sports virtuels" (aviron ou tir en réalité virtuelle) plutôt que par les jeux vidéo traditionnels.
"On ne joue pas à la même chose" : le fossé entre le CIO et les gamers
C’est le paradoxe absolu : le CIO veut des Jeux Olympiques esport, mais sans les jeux que les gens regardent vraiment. Selon une étude Newzoo 2023, seulement 12% des fans d’esport suivent des compétitions de "sports virtuels" (comme le cyclisme sur Zwift), contre 88% pour des titres comme VALORANT, Counter-Strike 2 ou Fortnite.
Oh Ji-hwan, manager de l’équipe Nongshim RedForce (championne du monde de League of Legends en 2020), est catégorique : "Le CIO veut des Jeux 'propres', sans violence, sans tir. Mais l’esport, c’est PUBG, c’est Call of Duty ! Si on exclut ces jeux, on parle à qui ? À 5% du marché ? L’Esports World Cup en Arabie saoudite a compris ça : eux, ils misent sur les jeux qui font vibrer les foules, pas sur des simulations pour faire plaisir aux sponsors olympiques."
Pire : certains craignent que les OEG ne deviennent un "Frankenstein compétitif", un mélange artificiel de disciplines sans identité. Lee Sang-min, analyste chez Inven Global, compare : "C’est comme si on organisait des JO avec du basketball… mais en interdisant la NBA. Qui regardera ça ?"
Le plan secret de la KeSPA : Séoul, future "Roland-Garros de l’esport"
Face à ces défis, la KeSPA a sorti un plan aussi ambitieux que risqué : accueillir 2 à 3 éditions consécutives des OEG pour ancrer Séoul comme capitale incontestée. Inspiré par le modèle du tennis (Roland-Garros à Paris, Wimbledon à Londres), ce projet nécessiterait :
- Un fonds public-privé de 500 millions de dollars (avec Samsung, Hyundai et NCSoft comme principaux contributeurs),
- La construction d’un "Esport Dome" dédié de 30 000 places près du parc olympique de 1988,
- Un lobbying agressif auprès du CIO pour imposer au moins un jeu coréen (comme FC Online ou Lost Ark) dans le programme officiel.
Kim Woo-jin, directeur stratégie chez Krafton (PUBG), explique : "La Chine a réussi à faire de Honor of Kings un symbole national. Nous, on a StarCraft, un jeu qui a formé toute une génération. Mais aujourd’hui, les jeunes préfèrent Roblox ou Genshin Impact. Il faut choisir : on mise sur notre patrimoine, ou on court après les tendances ?"
Le piège ? Devenir le "musée de l’esport", comme le craint Park Tae-min, ancien joueur pro de StarCraft reconverti en consultant : "Si on se contente de répéter les mêmes recettes, on finira comme le baseball coréen : une discipline ultra-populaire localement, mais ignorée à l’international."
2024 : l’année de vérité
Tout se jouera dans les 12 prochains mois. D’ici fin 2024, le CIO doit :
- Finaliser le format des OEG (mix de sports virtuels et jeux traditionnels ?),
- Choisir entre Séoul, Singapour (autre candidat sérieux) ou… une surprise (comme Dubaï),
- Convaincre les éditeurs (Riot, Valve, Epic Games) de libérer leurs licences pour l’événement.
En Corée du Sud, on prépare déjà le terrain. Le ministère de la Culture a annoncé un budget de 20 millions de dollars pour 2024 afin de :
- Former des "athlètes esportifs" dans des académies publiques,
- Lancer une chaîne TV 100% esport sur le câble national,
- Organiser un tournoi test en octobre 2024 avec des disciplines hybrides (mélange de StarCraft II et de tir virtuel).
Chun Eun-mi, professeure à l’Université nationale du sport de Corée, tempère : "Même avec tout ça, le vrai défi, c’est la crédibilité. Les gamers ne veulent pas de Jeux Olympiques 'bis'. Ils veulent du spectacle, des rivaux légendaires, des moments qui marquent l’histoire. Comme Faker [lee Sang-hyeok, star de LoL] contre Rookie en 2017. Pas une cérémonie d’ouverture avec des drones et des discours."
*À suivre en 2024, quand les écrans s’allumeront… et que les vrais jeux commenceront.

