Il y a 59 jours
Rhea Seehorn : Comment un RPG oublié de 1997 a secrètement façonné son destin hollywoodien
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D'une sorcière low-cost à une icône du streaming : l'incroyable parcours de Rhea Seehorn
A retenir :
- Rhea Seehorn a débuté en 1997 dans Magic: The Gathering - Shandalar, un RPG méconnu où elle jouait une hechicera dans des tutoriels vidéo tournés avec 3 fois rien
- Ces vidéos artisanales (60 min au total) servaient à expliquer les mécaniques du jeu - un mélange unique entre RPG et deck-building qui inspirera plus tard Slay the Spire
- Passant de 200 000 exemplaires vendus en 1997 à des productions Apple TV+ à 8M€/épisode, son parcours illustre une ascension aussi rare qu'inspirante
- Les archives de ces tutoriels, devenues cultes, circulent encore aujourd'hui comme un témoignage fascinant de ses débuts précaires
- Son histoire rejoint celle de Giancarlo Esposito (Breaking Bad) : deux acteurs partis de rôles marginaux pour devenir des piliers du cinéma moderne
1997 : Quand Hollywood rencontrait le jeu vidéo dans un studio de fortune
Imaginez la scène : un plateau minuscule, des décors en carton-pâte, et une jeune actrice inconnue en robe de sorcière achetée en solde. Nous sommes en 1997 à Hunt Valley, dans les locaux de MicroProse, où se tourne ce qui deviendra l'un des artefacts les plus insolites de l'histoire du jeu vidéo. Rhea Seehorn, alors âgée de 25 ans, s'apprête à incarner une hechicera dans les tutoriels vidéo de Magic: The Gathering - Shandalar, un RPG adapté de l'univers des cartes à collectionner.
Le jeu en lui-même était déjà un ovni : un mélange audacieux entre exploration en monde ouvert et construction de deck, bien avant que des titres comme Slay the Spire (2017) ne popularisent le concept. Mais ce sont ses séquences vidéo qui retiendront l'attention des historiens du jeu. Tournées avec un budget dérisoire (on parle de quelques milliers de dollars pour l'ensemble), ces 60 minutes de contenu devaient servir de guide aux joueurs perdus dans les mécaniques complexes du titre.
« C'était du théâtre de rue filmé », confiera plus tard Seehorn dans une rare interview pour The Verge. Le tournage se déroulait dans des conditions dignes d'un film étudiant : éclairages basiques, son approximatif, et un partenaire de jeu (l'acteur Reggie) avec qui la chimie à l'écran était... disons, particulière. Pourtant, c'est dans ce contexte précaire que la future star a appris les rudiments du jeu d'acteur face à une caméra.
Shandalar : Le jeu maudit qui a inspiré une génération de développeurs
Sorti la même année que des monstres sacrés comme Final Fantasy VII ou Diablo, Magic: The Gathering - Shandalar n'a jamais eu sa chance. Avec seulement 200 000 exemplaires écoulés (chiffres PC Gamer), le titre est rapidement tombé dans l'oubli commercial. Pourtant, son système de jeu hybride - mêlant exploration libre et combats basés sur la construction de decks - a marqué les esprits des développeurs.
« Shandalar était en avance sur son temps », explique Mark Rosewater, designer en chef de Magic: The Gathering chez Wizards of the Coast. « Personne ne comprenait vraiment comment marier un RPG classique avec les mécaniques de deck-building. Le jeu avait des défauts évidents, mais son audace a ouvert des portes. »
Cette audace se retrouvait aussi dans sa narration. Contrairement aux RPG traditionnels, Shandalar proposait une structure non-linéaire où les choix du joueur influençaient directement les cartes disponibles. Une mécanique qui préfigurait ce que fera plus tard The Witcher 3 avec son système de craft, ou même Hades avec ses récompenses aléatoires.
"La malédiction de la hechicera" : Quand un rôle mineur devient un talisman
Pour Rhea Seehorn, ce rôle dans Shandalar aurait pu n'être qu'une ligne de plus sur un CV déjà bien garni de petits boulots. Pourtant, les acteurs superstitieux vous le diront : certains rôles, même minimes, portent chance. C'est ce qu'elle appela plus tard « la malédiction de la hechicera » dans une interview pour Vanity Fair.
Les vidéos, aujourd'hui disponibles sur des archives comme Internet Archive ou YouTube (recherchez "Shandalar tutorial Rhea Seehorn"), offrent un contraste saisissant avec son travail actuel. On y voit une jeune femme maladroite dans ses répliques, mais déjà dotée de cette présence à l'écran qui deviendra sa marque de fabrique. Son partenaire Reggie, aujourd'hui disparu des radars, jouait les mages condescendants avec un sérieux décalé qui ajoutait une touche de comédie involontaire.
Ce qui frappe le plus, c'est la façon dont ces vidéos capturent l'esprit d'une époque. En 1997, le jeu vidéo et le cinéma commençaient tout juste à flirter. Les cutscenes en full motion video (FMV) étaient à la mode, mais rarement bien exécutées. Shandalar, avec ses séquences low-cost, représentait à la fois le pire et le meilleur de cette tendance : une ambition démesurée pour des moyens ridicules.
De la sorcellerie low-cost à l'avocate la plus complexe de la télévision
L'ironie de l'histoire, c'est que ce rôle oublié a peut-être sauvé la carrière de Seehorn. Alors qu'elle enchaînait les auditions sans succès à Los Angeles, les cachets de Shandalar lui ont permis de tenir financièrement pendant près de six mois. « Sans ce jeu, j'aurais probablement abandonné et serais devenue prof de yoga », avouera-t-elle plus tard avec autodérision.
Le contraste avec sa carrière actuelle est vertigineux :
- 1997 : Tutoriels vidéo pour un jeu à 200 000 exemplaires - cachet estimé à 1 500$ pour l'ensemble du tournage
- 2015-2022 : Rôle principal dans Better Call Saul - 6 saisons, 2 Emmy Awards nominations, salaires passant de 30 000$ à 150 000$ par épisode
- 2024 : Headliner dans Pluribus (Apple TV+) - budget de 8M$ par épisode, diffusion dans 100+ pays
Son interprétation de Kim Wexler dans Better Call Saul a été saluée comme l'une des performances les plus nuancées de la télévision moderne. The New Yorker allait jusqu'à écrire : « Seehorn a redéfini ce qu'une actrice peut accomplir dans un rôle secondaire. Elle vole chaque scène avec une économie de moyens qui rappelle les grandes du cinéma muet. »
Le cercle se referme : Quand Hollywood redécouvre ses origines geek
Aujourd'hui, alors que Rhea Seehorn tourne dans des productions à plusieurs millions de dollars, l'industrie du jeu vidéo lui rend hommage à sa manière. En 2023, Wizards of the Coast a inclus une carte spéciale dans l'extension "March of the Machine" de Magic: The Gathering, nommée "Shandalar's Heir" (L'Héritière de Shandalar), avec une illustration faisant clairement référence à son personnage de 1997.
« C'était un clin d'œil touchant », a réagi l'actrice. « Comme si l'univers m'avait dit : 'Tu vois, ce petit rôle ridicule comptait finalement.' »
Son parcours rappelle celui de Giancarlo Esposito (son partenaire dans Breaking Bad), lui aussi parti de rôles alimentaires avant de devenir une icône. Ou encore de Alan Tudyk, passé des jeux vidéo (il doublait le robot K-2SO dans Star Wars) aux blockbusters. Ces trajectoires prouvent que dans l'industrie du divertissement, les chemins les plus improbables mènent parfois aux plus grandes réussites.
Aujourd'hui, les vidéos de Shandalar sont devenues des objets de culte pour les fans. Des speedrunners les intègrent dans leurs montages, des streamers les utilisent comme running gags, et des développeurs indie citent le jeu comme une inspiration majeure. Quant à Rhea Seehorn, elle garde un exemplaire du jeu dans son bureau, « pour rappeler aux jeunes acteurs que même les projets les plus bizarres peuvent être des tremplins ».
Vingt-sept ans après avoir enfilé cette robe de sorcière en polyester, Rhea Seehorn incarne désormais l'excellence narrative que le jeune medium du jeu vidéo, en 1997, ne pouvait encore promettre. Son histoire est celle d'une industrie où les frontières entre cinéma, télévision et gaming s'estompent. Où un rôle dans un tutoriel oublié peut devenir le premier maillon d'une carrière exceptionnelle.
La prochaine fois que vous lancerez Slay the Spire ou regarderez Pluribus, souvenez-vous de cette hechicera maladroite des années 90. Quelque part, dans un studio de Hunt Valley, une star était en train de naître entre deux prises ratées et des décors en polystyrène. Et c'est peut-être ça, la vraie magie.

